| Le Sage homme, Canada, 2001 |
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Leonard Cohen, le sage homme
Il a écrit, chanté, souffert, prié, aimé... A 67 ans, Leonard Cohen semble avoir
trouvé la paix. Tailleur foncé bien coupé, lunettes noires, cigarette au bec, il traverse le
lobby de l'hôtel. Il ne marche pas, il flotte. Comme s'il se délestait de 2 000
ans de souffrance humaine enfouie. Une femme de chambre lui sourit, il lui rend
son sourire. Elle va son chemin, machinalement, puis se retourne : 'C'est
Leonard Cohen?!!!. Elle court vers lui, éblouie : 'Je peux vous serrer la main?'
Il prend ses deux mains dans les siennes et les place doucement sur son coeur. ‘La seule chose dont vous pourriez avoir honte, c’est de ne pas dire la vérité’,
répondait Cohen à un journaliste qui lui demandait en 1970 pourquoi il n’avait
aucune pudeur à parler de lui-même. Il avait 36 ans, il venait de lancer son
deuxième album. Le premier, qui incluait sa chanson culte Suzanne, l’avait
propulsé star internationale. Déjà, sa poésie lui avait valu le titre de ‘plus
important poète canadien de sa génération’, tandis que comme romancier on
l’avait comparé à Joyce. Depuis, les plus grands noms de la chanson on repris
ses succès : Bob Dylan, Elton John, Bono… Même Kevin Parent, sur son dernier
disque. Récemment, Cohen était de passage à Montréal, sa ville natale, pour le
lancement de son 10e album original, Ten New Songs, le premier depuis The Future
en 1992. L’homme, qui habite à Los Angeles, a quitté il y a deux ans le
monastère bouddhiste où il a vécu six ans. Il est beaucoup question d’amour sur votre nouvel album. Votre vision de ce sentiment a-t-elle beaucoup changé depuis, disons, vos 20 ans?
Dans votre livre Étrange musique étrangère (L’Hexagone, 2000), il y a un poème, Mon honneur, que vous avez écrit à Paris en 1987. Ca correspond assez à la vision de l’amour qu’on retrouve dans vos nouvelles chansons, c’est-à-dire qu’il est toujours désespérant d’aimer. Quand vous avez écrit ce texte, vous étiez désespéré?
Votre biographe, Ira B. Nadel (Leonard Cohen, le Canadien errant, Boréal, 1997),
dit que vous avez quitté toutes les femmes que vous avez aimées. C’est vrai? J’ai le sentiment que je n’en ai quitté aucune… (il revient à son poème Mon
honneur.) La femme à qui s’adressait ce poème est devenue une amie intime. Avec
elle, comme avec les autres, j’ai probablement ressenti le besoin de m’échapper
parce que j’ai toujours été claustrophobe dans les relations amoureuses. Pour
moi, l’amour implique un sentiment de possession très douloureux. J’ai donc
souvent ressenti de la jalousie. Mais lorsque la relation disparaît, il reste
une amitié vraie. La plupart de mes anciennes flammes sont demeurées dans ma
vie. Ces femmes, que j’ai maintenant appris à connaître comme des êtres à part
entière et non pas comme des gens pour qui je devais libérer mon agenda, me
semblent désormais magnifiques. Je m’aperçois avec le recul que le problème
venait de moi. Ca faisait près de 10 ans que vous n’aviez pas fait d’album original. Pendant
cette décennie, que vous est-il arrivé d’important? Il m’est difficile de regarder en arrière et de penser à un moment précis. Mais
ces 10 années ont été très riches. Je me suis retiré dans un monastère où j’ai
travaillé fort comme cuisinier. J’ai aussi vu mes enfants grandir et devenir
indépendants. J’étais toujours capable de noircir du papier et d’écrire des
chansons. Ce fut une période nourrissante. Je ne peux mettre le doigt sur un
truc en particulier; mais en fait, quelque chose de merveilleux m’est arrivé.
Plusieurs fois dans ma vie je me suis battu contre des dépressions cliniques.
J’ai tout essayé pour les combattre: le vin, les femmes, les chansons, les
drogues, les médicaments, la vie spirituelle, la médication. Rien n’a marché. Je
n’avais pas seulement les bleus, c’était… profond. Et graduellement, ça c’en est
allé. Je ne sais pas pourquoi c’est parti ni combien de temps ça durera, mais je
ressens beaucoup de gratitude aujourd’hui. Ce rideau pesant s’est peu à peu
levé. Pourquoi écrivez-vous? Pourquoi chantez-vous? J’aimerais vous donner une réponse. Je crois que je suis simplement tombé
là-dedans. Ce n’était même pas une décision. J’ai commencé très jeune à noircir
des pages. La première fois que j’ai entendu de la musique folk, je suis allé
m’acheter une guitare sur la rue Craig. J’avais 14 ans. Sentez-vous que vous avez un message à transmettre à l’humanité? Que vous avez
un rôle à jouer? Je n’ai pas ce sentiment, non. Je n’ai jamais eu le luxe ni la prétention
d’avoir un plan, de m’investir d’une mission. Je n’arrête jamais vraiment de
travailler, ça me prend beaucoup de temps. J’y vais un mot à la fois, et je
révise encore et encore et encore… C’est plutôt long, 10 ans, pour faire un album! Mais c’est comme ça. Je dois terminer les vers que je commence, même si je sais
que je les jetterai. Vous savez, il n’y a pas de garantie par rapport au temps
que vous mettez à écrire un texte; rien n’assure que ce sera bon. Je me rappelle
un concert de Bob Dylan auquel j’ai assisté à Paris il y a quelques années. On
s’est rencontrés le lendemain. On a passé un bel après-midi à parler du métier.
Il jouait une de mes chansons, Hallelujah, à cette époque. Il m’a demandé
combien de temps ça m’avait pris pour l’écrire et j’ai dit : ‘Deux ans.’ En
fait, j’ai menti, ça m’avait pris encore plus de temps. J’avais écrit quelque 40
couplets que j’avais finalement condensés en 5! Il a rétorqué: ‘Deux ans, c’est
long!’ Ca a été son seul commentaire. De mon côté, j’avais choisi d’interpréter
une de ses chansons, très belle, I and I. Je lui ai demandé en combien de temps
il l’avait écrite et il m’a répondu : ‘En 15 minutes’ Mais peut-être a-t-il
menti aussi, peut-être qu’il ne l’a écrite qu’en 10 minutes… (rires). Il y a très souvent dans vos textes un aspect paradoxal. Pourquoi? J’ai toujours été tordu, déchiré. J’ai toujours regardé les deux côtés de la médaille. C’est pour ça que je ne me fais pas vraiment confiance. En fait, mes propres opinions m’ennuient. Elles se dressent, fortes et imposantes, mais je ne peux pas les prendre au sérieux. Comme je le dis dans That Don’t Make it Junk (sur son nouvel album): ‘I don’t trust my inner feelings / Inner feelings come and go’. Quand vous ne prenez pas au sérieux vos sentiments, ça vous amène à côtoyer le paradoxal. Pour moi, ça a toujours été comme ça. C’est pourquoi je n’aurais aucune crédibilité en politique!
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