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L'Express, France, 04 octobre 2001
"Je ne suis qu'un poète mineur"
Par Gilles Médioni
Transcription par
Albert Labbouz
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JE NE SUIS
QU'UN POETE MINEUR
Leonard Cohen, chanteur, poète et écrivain (deux romans, neuf
recueils de poésie), voyageur et séducteur infatigable, a vécu
plusieurs vies avant de se retirer dans un monastère bouddhiste au sud
de la Californie. Ordonné moine en 1997, l'auteur de Suzanne, de so
Long, Marianne, de Lover Lover Lover est sorti de sa retraite pour
enregistrer Ten New Song. (Columbia/Sony), son quatorzième album,
après un silence musical de neuf années. Voici dix nouvelles chansons
marquées par des ondes de sensualité et par le baiser de la paix.
Entre deux cigarettes et deux cafés, Leonard Cohen, 67 ans, beau
visage de sage, costume noir, voix de basse, répond aux questions en
laissant passer les anges Interview
Au centre de Ten New Songs il y a, me semble-t-il, une quête vitale de la vérité? Toutes les chansons, qu'elles soient simples ou compliquées,
tendent vers cette quête du vrai. Cet album a un goût de
réconciliation, de résolu, bien que les vérités du coeur soient
toujours ambiguës. Avec quoi vous êtes vous réconcilié? Avec tous les conflits, qu'ils soient sentimentaux, liés à la
solitude, ou autres. Mon dernier album, The Future, était très
alarmiste ; il expliquait comment la géopolitique affectait en réalité
l'individu. Ce disque est plus simple. Il apporte des réponses
directes aux questions de la vie ordinaire. C'est pour cette raison
que j'ai voulu, contre l'avis de tous, un titre clair, net et un peu
froid, alors qu'on me poussait à choisir In My Secret Life [Ma vie
secrète]. C'était trop intime. Vos textes montrent des luttes incessantes entre la vérité et le mensonge, entre le bien et le mal, entre la colère et la désinvolture… J'ai l'impression... Bien sûr, je suis le dernier à pouvoir
analyser mes chansons... Mais, plus qu'un affrontement, je ressens une
idée d'équilibre. En tout cas, aujourd'hui, je me sens équilibré. (il
rit.) Bob Dylan assure que vos textes sont des prières. Qu'en pensez vous ? Je crois qu'il existe un genre de chansons liturgiques. Le coeur a un appétit de prières. Pour moi, c'est la conversation la plus intime qu'on puisse avoir avec soi même. Est-ce bien une apparition divine que vous évoquez dans LOVE ITSELF ? Oui, c'est exact. Avez-vous vécu cette expérience ? Oui... Je suis ravi que vous l'interprétiez ainsi parce que
généralement, les gens la ressentent simplement comme une chanson
d'amour, d'un autour finissant. Cette expérience s'apparente à une
connaissance que l'on vous accorde ponctuellement ; ce n'est pas
quelque chose auquel on peut prétendre et que l'on peut saisir. Dieu
ou le soleil, l'univers, le destin, la force de vie. Il faut juste
comprendre que l'on ne maîtrise rien. DIEU n'est jamais nommé dans la religion juive. Vous aussi vous employez des métaphores? Je suis fidèle à la tradition juive. Vous vous étiez rendu en Israël au moment de la guerre de Kippour? Lover Lover Lover est né là-bas... Le monde entier a les yeux rivés
sur ce conflit tragique et complexe. Alors, je suis fidèle à certaines
idées, forcément. J'espère que ceux dont je suis partisan vont gagner. Le fait d'avoir été ordonné moine bouddhiste n'a t il pas affecté votre rapport au judaïsme? Je ne suis pas à la recherche d'une autre religion. La mienne est
parfaite. Mais religion et spiritualité suivent parfois des chemins
distincts. Dans ma quête, j'avais besoin d'un encadrement différent de
celui qu'offre la religion juive. Et il fallait que je sois ordonné
moine pour être habilité à étudier avec mon maître Roshi. Dans By the rivers Dark vous pointez l'attirance répulsion pour les Babylones contemporaines? C'est une référence au psaume137 du Livre des psaumes : les enfants
d'Israël sont en exil, leurs ravisseurs leur demandent de chanter,
mais ils refusent parce qu'ils ne peuvent pas célébrer des chants
sacrés sur une terre étrangère... Dans le psaume, il est dit: “ Si je
t'oublie, Jérusalem, que mon bras tombe, que ma langue se colle se à
mon palais…" J'ai repris cette idée de Jérusalem en l'appliquant à
Babylone. Cette chanson parle de la réconciliation entre le profane et
le sacré. D'après vous quelles réponses apportent la sexualité, la sensualité, à cette quête du vrai ? Le sentiment de fusion que procure l'activité sexuelle intense est
très proche de celui que produit l'activité spirituelle. Mais je ne
suis expert ni en sexe ni en spiritualité. Contrairement à votre réputation… Le New York Times a écrit que vous étiez le “dernier cadeau de Dieu aux femmes”. (En français: ) Franchement.. .(il se marre.) On ne maîtrise pas
ses sentiments ni son désir. D'un certain point de vue, l'amour, c'est
comme cuisiner des chiche kebabs : il y a des étincelles, des
éclaboussures... Que signifie Jihan (1) votre nom de moine ? Silence normal ou silence fondamental, celui qui est au coeur de
tout. Cela vous correspond-il ? C'est un idéal Le silence pour un chanteur ! N'est-ce pas un paradoxe ? Le monastère est souvent silencieux, mais il y règne aussi beaucoup
de bruit. La solitude n'existe pas vraiment; on est très proche de son
voisin, on vit comme des galets dans un sac, en se polissant les uns
les autres. Pour écrire, je me bloque des plages horaires, mais je
n'ai pas toujours le temps... Au monastère, je suis chargé de préparer
les repas de mon maître. Quelle est votre spécialité ? La soupe au poulet. C'est une recette de ma mère, qui vient de
Russie. Elle serait contente que je la serve à un moine bouddhiste. Rêviez vous de cette vie quand vous aviez 20 ans ? Je suis toujours en train de rêver ma vie. Je suis content d'avoir
un emploi à plein-temps. Travailler les mois, c'est mon job, mon
devoir, ma passion. Aujourd'hui, je suis bien plus intéressé par les
actes que par les conséquences. Je cueille davantage l'instant. Votre poète de référence reste-t-il Garcia Lorca ? C'est le premier qui m'ait marqué. J'apprécie Dante, Shakespeare et
tous les poètes classiques ; ils ont ce don de la précision, ils
savent saisir l'éphémère. Moi, je ne suis qu'un poète mineur. Si je
pouvais avoir un jour une place minuscule dans les anthologies... Avez-vous récemment été récemment impressionné par un disque? J'aime le rap, c'est une expression pleine d'énergie. Sinon, je ne
connais pas trop les chanteurs actuels, mes enfants m'en font écouter
quelquefois. J'aime les chansons de mes enfants, celles de Rufus
Wainwright, qui est un ami de ma famille. Vous avez dit que la chanteuse Suzanne Vega était votre “ombre femelle”- Ah ! elle, je l'aime beaucoup. Qui est l'ombre de qui. Je ne sais
pas. Nous sommes tous des ombres.
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