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Le Figaro (France)
06 octobre 2001
Les chemins de la paix
Par Bertrand Dicale
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Leonard Cohen, les chemins de la
paix
Neuf ans après les noires prédictions de «The Future», le chanteur
revient avec «Ten New Songs», . Quelques années passées dans un
monastère zen l'ont adouci, à l'image de ses Dix Nouvelles Chansons.
Rencontre avec un grand personnage de la mythologie anglo-saxonne
contemporaine. LE FIGARO. - Est-ce toujours un plaisir de chanter ? LEONARD COHEN. - C'est une sorte d'épreuve. Je ne suis pas très doué naturellement pour l'interprétation de mon propre travail. Même si mes chansons ont quatre ou cinq notes, je ne peux pas aller très loin. Il y a des moments où ce très modeste instrument peut véhiculer des sentiments, mais ça demande beaucoup d'efforts pour atteindre le ton juste. Sur cet album, votre voix semble de plus en plus grave. Il faut être très relaxé pour chanter dans le grave et, avec la
technique actuelle, je peux enregistrer chez moi, à n'importe quelle
heure du jour ou de la nuit. Quand je suis très détendu, je suis
surpris moi-même de trouver des notes si basses, de chanter même
parfois une tierce en dessous de ce qui est écrit. Vous verra-t-on prochainement sur scène ? J'ai envie de tourner parce que j'aime boire avant de chanter. Mais
nous n'avons rien de prévu. Pour ma part, je préférerais faire un
autre disque avant de partir en tournée. Je vais avoir soixante-sept
ans et j'ai conscience de la limitation des choses possibles, à mesure
que je vieillis. Tourner est une activité formidable mais j'ai un
livre à finir. J'ai commencé depuis des années The Book of Longing (Le
Livre du désir), un recueil qui devrait contenir environ deux cent
cinquante poèmes. Il en reste encore trente ou quarante à écrire mais
ce sera fini bientôt, enfin je dis ça depuis des années. Dans le livret du disque, vous adoptez la graphie du judaïsme orthodoxe pour écrire le nom de Dieu : «G-d». Pourquoi ? J'ai hérité de cette tradition de ne pas écrire le nom de Dieu en
toutes lettres. J'aime cette tradition ancienne, ce rapport singulier
au mot le plus distant et le plus intime de la langue, à cette réalité
qui ne peut pas vraiment être décrite. Il y a dans cet album beaucoup d'allusions à des thèmes bibliques. Pourtant, il y a quelques années, vous nous disiez ne plus pouvoir écrire une chanson comme Story of Isaac tant la culture ancienne avait reculé. Je n'en suis plus si sûr, au fond, surtout aux Etats-Unis où
l'étude de la Bible est devenue si massivement répandue. En fait, dans
ma vie personnelle, la plupart, sinon la totalité des gens que je
connais sont impliqués à un niveau ou à un autre dans l'étude des
Ecritures. Il y a eu ces dernières années un revival d'une puissance
exceptionnelle. Même Madonna prend des cours de kabbale. Vous pensez qu'elle est sérieuse ? Probablement. Les forces qui nous conduisent à entreprendre ces
études sont au-delà de nous. Dans That don't make it Junk, vous chantez: «I don't trust my inner feelings/Inner feelings come and go (Je ne peux pas me fier à mes sentiments profonds/Les sentiments profonds viennent et s'en vont).» Ce sont des propos curieux, venant de vous... J'aime ce vers, «Inner feelings come and go». La sagesse
conventionnelle d'aujourd'hui affirme que vous devez rester en contact
avec vos sentiments profonds, comme s'il y avait d'une part un
soi-même mineur ou contingent et, d'autre part, un soi-même
authentique. Mon expérience est que les sentiments profonds auxquels
nous croyons rester fidèles sont aussi fluides que nos pensées
superficielles. En fait, toutes nos idées sont superficielles. Il y a dans ce disque plus de départs, d'adieux et d'abandons que de récits de rencontres... Je pense que le refrain de Here it is dit tout ce que je veux dire
: «May everyone live and may everyone die/Hello my love and my love
goodbye (Puisse chacun vivre et puisse chacun mourir/Bonjour mon amour
et mon amour adieu).» Sans regrets, sans jugement, nous sommes
destinés à vivre notre seule expérience. Nous ne pouvons pas aller
au-delà, mais nous ne pouvons pas non plus l'empêcher. C'est une manière très pacifiée de parler de la peine. Il y a un poète anglais du XIXe siècle que l'on étudiait beaucoup
du temps de ma jeunesse, et qui est bien oublié depuis, William
Wordsworth. Il a dit: «La poésie, c'est une émotion remémorée dans la
tranquillité.» Pourtant, vous avez longtemps écrit beaucoup de chansons dans la colère ou le ressentiment. C'est vrai. J'ai toujours des colères, mais elles n'ont pas présidé
à l'écriture de ce disque. Est-ce plutôt la paix qui domine ? Je ne le proclamerais pas aussi crûment. Mais, en effet, ce disque
a été écrit avec un esprit relaxé qui approche de la paix. Etes-vous aujourd'hui une personne pacifiée ? Plus qu'avant, mais je crois que c'est simplement parce que je
vieillis. Je ne sais pas si c'est la paix ou juste de la résignation,
une manière d'abandon. Oui, voilà: le sentiment avec lequel cet album
a été écrit ressemble à une reddition. Pourriez-vous cesser d'écrire, devenir inactif ? Je ne crois pas. Et puis, vous savez, il y a une dimension
économique dans une bonne partie de ma vie. A certaines périodes,
j'écrivais parce qu'il le fallait: mes disques ont eu des succès
modestes, comme mes livres, et il s'est souvent passé beaucoup de
temps entre deux parutions. Or, je dois gagner ma vie, j'ai la
responsabilité d'un certain nombre de personnes. Quand j'ai sorti I'm
your Man, à cinquante-quatre ans, j'étais vraiment à sec. Ce n'est pas
métaphysique du tout: il fallait vraiment que je bosse. Depuis deux
ans, je me dis que, matériellement, je pourrais arrêter, mais c'est
vraiment la première fois de ma vie. Quand vous regardez votre vie, quel est le sentiment qui domine - la fierté, le regret, la déception, l'orgueil ? J'ai traversé des périodes auxquelles je ne pensais pas résister,
des périodes dont je ne savais pas si elles auraient des conclusions
heureuses. En réponse à votre question, le mot qui me viendrait est
l'exact contraire de regret. Comme contraire de regret, je crois que
le meilleur mot est gratitude.
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