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"C'est Lenoir", France-Inter, le 27 juin 2001
avec Leonard Cohen, Sharon Robinson et Leanne Ungar
 
Interview par Bernard Lenoir et Hugo Casavetti
Transcription, traduction et adaptation par Marie Mazur et Patrice Clos
 
 
Bernard Lenoir : Bonsoir, Leonard Cohen.

Leonard Cohen : Merci, je suis très heureux d'être ici.

B.Lenoir : Nous le sommes aussi, vous ne pouvez pas imaginer. Il y a deux jeunes femmes avec vous. S'il vous plaît, pouvez-vous nous les présenter ?

L.Cohen : Oui, Leanne Ungar, qui est l'ingénieur du son, qui a travaillé avec moi sur six ou sept ou huit rapports albums environ et qui a aussi travaillé avec beaucoup d'autres chanteurs connus comme Laurie Anderson. Et Sharon Robinson, qui a produit l'album, l'a co-écrit et a arrangé toutes les chansons et chante les choeurs. En fait, j'ai un rôle très minuscule.

Hugo Casavetti : Nous savons à quel point c'est embarrassant de harceler et d'interroger quelqu'un qui a porté le nom de Jikan (le silencieux), tout de même nous voudrions savoir ce que vous avez fait pendant ces huit dernières années.

L.Cohen : J'étais dans un monastère Zen pendant cinq ou six ans. J'étais le cuisinier pour le vieux maître et son assistant. Aussi, je travaillais au monastère comme n'importe qui d'autre et je griffonnais dans des cahiers. Puis je suis descendu il y a deux ans.

B.Lenoir : Alors, pendant ce temps il n'y avait aucune musique, aucune écriture ?

L.Cohen : je n'ai pas écrit beaucoup. J'ai continué à écrire beaucoup de choses, mais pas la musique.

B.Lenoir : Mais j'ai entendu dire que vous étiez le seul à avoir un synthétiseur dans votre cellule.

L.Cohen : Dans la cabine...

B.Lenoir : la cabine.

L.Cohen : Oui, je faisais les chansons, mais je n'ai aucune idée de les lancer, du moins pas comme ce soir.

H.Casavetti : Est-ce que cette semi-retraite était prévue, planifiée.

L.Cohen : Eh bien, pas plus qu'un autre projet. Il y a un proverbe qui dit que le diable rit quand nous faisons des projets. J'avais fini la tournée et j'ai pensé qu'une certaine époque de ma vie était révolue. Il m'a semblé que ce côté public des choses était fini. Ce n'était pas une décision dramatique. Mais j'ai estimé que j'ai eu besoin d'une structure dans ma vie, donc je suis entré à cette sorte de "camp militaire".

B.Lenoir : Nous sommes un peu surpris que vous soyez revenu du monastère. Etes-vous vraiment détaché de tout ça?

L.Cohen : Ce n'est pas une question de détachement, juste une question d'une sorte d'opportunité charmante. J'ai estimé qu'à un certain moment, mes études avec Roshi étaient venues à une conclusion, donc je lui ai demandé la permission de descendre de la montagne. En même temps, j'ai rencontré à nouveau Sharon, que je n'avais pas vue depuis quelque temps. Nous avons commencé par une chanson et ensuite un autre et Leanne était là. Autant que vous le sachiez, nous étions dans une autre sorte de monastère faisant ces chansons jour après jour pendant deux ans.

"In My Secret Life" du nouvel album "Ten New Songs" est diffusée.

B.Lenoir : l'album sera sorti, quand, en octobre?

L.Cohen : Oui, octobre.

B.Lenoir : Merci Leonard, pour cet exclusivité. Votre album, Ten New Songs, semble très calme en comparaison de votre travail précédent, The Future, qui était presque inquiétant, c'était une vue de notre monde qui ne semblait pas heureux.

L.Cohen : c'est vrai. Il y a une sorte de sentiment de paix dans tout le disque, la résolution, la réconciliation.

H.Casavetti : Il y a aussi un sentiment de rigueur dans les mots. Le sentiment que j'ai, je ne l'ai entendu qu'une seule fois, est une sorte de quasi-dépouillement de  Leonard Cohen, est-ce ça? Cela semble beaucoup plus direct.

L.Cohen : c'est très simple. Sharon, que penses-tu? Tu as mis ces mots en musique.

Sharon Robinson : les mélodies, tu veux dire?

L.Cohen : ... et les mots.

S.Robinson : les mots sont merveilleux. Je me sens honorée avoir eu l'occasion d'écrire des mélodies sur ces mots.

L.Cohen : Seule Sharon pourrait faire cela. Seule Sharon est capable de créer ces chansons. J'ai donné des mots assez simples, mais une quantité suffisante de mots et elle a décidé d'arranger elle-même les mots. Elle a arrangé toute la musique mais aussi elle a arrangé les mots. Elle a choisi certains pour être des vers, certains pour être le choeur, certains pour être les enchaînements.

H.Casavetti : quelle impression avez-vous d'avoir coupé des mots de Leonard?

S.Robinson : il n'y avait pas tant de choses à enlever. Je pense que les chansons, comme les poèmes, sont déjà très proches des chansons. Il y avait peut-être un vers ici ou là qui a eu besoin d'être déplacé ou cela a semblé être comme un choeur au lieu d'un vers. Je n'ai pas eu besoin de faire beaucoup de changements.

H.Casavetti : Est-ce qu'elle a trouvé qu'il y avait une différence par rapport avec le travail de Leonard jusqu'à présent, vous avez trouvé quelque chose de plus tranquille, de plus serein dans les textes? Quelque chose de changé?.

S.Robionson : Changé de...

H.Casavetti : de la dernière fois vous avez travaillé ensemble.

S.Robinson : j'estime que cet aspect du travail a un point de vue qui est très, très clair et très profond, mais très facile de comprendre. Dans ce sens il était agréable de travailler sur une chanson après qu'une autre ait exprimé un autre point de vue.

H.Casavetti : Donc est-ce que cette simplicité est le résultat du Zen de toutes ces années, il en est finalement sorti? Cela a-t-il été une difficile après toutes ces années d'écrire avec très peu de mots?

L.Cohen : Après beaucoup d'années d'activité spirituelle, ma grande révélation, que j'ai eue à Mt. Baldy avec  beaucoup de joie et de reconnaissance, était que je n'ai aucune aptitude du tout pour la vie spirituelle. En comprenant cela, j'étais tout à fait tranquille est je pouvais redescendre sans problèmes pour retourner à mon travail ordinaire.

"Hey, That's No Way To Say Good-Bye" est diffusée, une reprise par The Vogues en 1970.

"Boogie Street" du nouvel album Ten New Songs est diffusée.

B.Lenoir : Leonard, on entend toujours les voix de filles dans vos chansons. Jusqu'à présent, c'était le travail des choristes, mais dans ces chansons, avec Sharon, c'est presque le travail de deux solistes ou un duo.

Cohen : c'est Sharon qui fait tout, elle est elle-même les choristes.

H.Casavetti : Non, Leonard est le choriste de Sharon.

L.Cohen : Oui, c'est ça.

H.Casavetti : Quelle est votre impression sur le fait qu'il y ait toujours eu des voix de filles derrière les chansons de Cohen, depuis le début. Comment avez vous vécu cette relation entre les chansons et vous en travaillant dessus? Que pourriez-vous apporter de différent? 

S.Robinson : En réalité, c'était le processus de faire l'enregistrement qui nous a amenés là où nous sommes maintenant, en termes des chant. Au début, mon idée était de faire les arrangements qui seraient finalement re-chantées par beaucoup d'autres chanteurs...

L.Cohen : ... et rejoués par beaucoup d'autres musiciens.

S.Robinson : ... et rejoués par d'autres musiciens. Nous avons commencé à aimer la sensation unifiée de l'ensemble, la façon dont ça venait. En fait Leonard a insisté pour continuer de cette manière.

B.Lenoir : Vous avez toujours chanté en utilisant des voix féminines, comme un besoin. Pourquoi?

L.Cohen : C'est parce que je ne peux pas supporter le son de ma propre voix et je dois l'entourer par des sons très agréables chantant en harmonie avec moi. Alors, en réalité, je peux chanter une chanson du début jusqu'à la fin. Dans cette entreprise un peu particulière avec Sharon, j'ai essayé d'échapper à ça et qu'elle puisse les chanter seule.

H.Casavetti : A l'époque de l'album The Future, je me souviens que vous disiez que votre voix n'avait jamais été aussi profonde. A ce moment-là, vous pensiez qu'elle allait être de plus en plus profonde, je ne sais pas jusqu'à quel point. Seul Johnny Cash peut avoir une voix aussi profonde.

L.Cohen : Fais gaffe, Johnny Cash! (rires). J'ai pensé qu'elle atteindrait un certain niveau de profondeur. J'avais renoncé aux cigarettes, mais maintenant que j'ai commencé à fumer de nouveau, je sais qu'il n'y a aucune limite.

H.Casavetti : Vous avez voulu chanter très tôt, il est vrai que vous n'avez rien enregistré pendant des années. Mais vous aviez la foi dans votre voix, n'est-ce pas?

L.Cohen : la Foi est pas tout à fait le mot juste (rires). J'ai été coincé avec ça.

B.Lenoir : Vous avez écrit dans un poème "52 ans, c'est 52 ans". Comment vous sentez-vous maintenant, quel age avez-vous?.

L.Cohen : 67 ans.

B.Lenoir : Mais vous êtes beau! Pensez-vous que votre travail spirituel, au cours des dernières années, vous a aidé à rester si jeune? Peut-être n'aviez vous aucune inquiétude, aucune crainte dans le monastère? Pensez-vous que vous vous êtes libéré de toutes ces choses? Vous sentez-vous plus en paix maintenant?

H.Casavetti : Bien.. vous aviez 52 ans il y a 15 ans quand vous regardiez dans le miroir et vous avez eu besoin de voir quelqu'un dans le miroir pour vous dire d'avancer, de tenir le coup, pour vous dire "tu peux le faire". Alors, 15 ans plus tard dont quelques uns dans le monastère...

L.Cohen : je me suis plaint pendant très longtemps (rires).

H.Casavetti : Vous avez toujours été un râleur (rires).

B.Lenoir : êtes-vous encore hanté par tous les problèmes de la société ou bien est-ce que le  Zen vous a libéré?

L.Cohen : Il doit trop tard pour être découragé.

"Hallelujah" est diffusée, une reprise par Rufus Wainwright.

B.Lenoir : j'ai remarqué que vous avez écouté cette chanson les yeux fermés, comme une attitude religieuse. Que pensiez-vous tandis que vous écoutiez cette chanson?

L.Cohen : l'interprétation, c'est très bon. Rufus est un ami de ma fille, il vient chez nous quand il est à Los Angeles. Je connais son père. C'est comme une affaire de famille. La voix de Rufus est très douce et sincère.

B.Lenoir : pourriez-vous imaginer que cette merveilleuse chanson serait reprise par tant d'artistes prestigieux, Buckley, John Cale?

L.Cohen : je suis toujours heureux. Vous savez que nous venons dans des émissions comme celle-là et nous parlons de nos chansons et notre travail, c'est comme si nous le dirigions vraiment, comme si nous en avions vraiment le contrôle. Mais nous n'avons rien à voir avec ces sortes des chansons qui sortent de temps en temps. Je suis juste abasourdi parce que je n'estime pas que c'est le travail de ma propre main, ni de la sienne. Ainsi, j'écoute juste avec le sens de la gratitude.

B.Lenoir : Vous avez un fils, Adam, qui chante maintenant. Que pense-t-il de l'appellation "fils de"? Il y a beaucoup d'enfants d'artistes, Lennon, Richard Thomson, Dylan.

L.Cohen : c'est toujours avec beaucoup d'inquiétude que l'on voit que son propre enfant entrer dans cette entreprise grossièrement décrite comme l'industrie du spectacle. On croise ses doigts tout le temps. Je sais que Loudon Wainwright a la même impression et Bob Dylan aussi et n'importe quel parent également quand leur enfant rentre dans cette arène. Bien qu'ils soient immensément doués, tous ces gosses, ceux-ci ne sont pas les gosses qui jouent juste sur le nom de leurs parents, ceux-ci sont les gosses qui sont vraiment doués. Cependant, on croise ses doigts parce que ce n'est pas le travail le plus facile.

H.Casavetti : ressentez-vous une responsabilité dans leur talent?

Cohen : Ce fut mon expérience avec des gosses qui se dévoilaient tels qu'ils étaient. Je ne sais pas si tout le monde est un parent ici, mais vous pouvez voir les gosses tout de suite, ils sont différents, ils ont des réponses différentes. Bien sûr, l'environnement est important, mais il y a quelque chose dans la façon dont les gosses sortent qui les définit pour le reste de leurs vies. On ne peut pas vraiment imposer dans le destin d'un autre, même son propre enfant.

H.Casavetti : le co-auteur "Everybody Knows" est ici, Sharon Robinson. Auriez-vous pu imaginer que cette chanson serait utilisée pour illustrer une scène nue, un strip-tease dans le film Exotica?

L.Cohen : Sharon, tu l'as vu, ce film?

S.Robionson : je l'ai vu.

H.Casavetti : "Everybody Knows" a été utilisé principalement pour un strip-tease. Auriez-vous pu imaginer que ça finisse ainsi?

L.Cohen : je ne m'engagerai pas sur ce chemin mais il a une bonne réputation.

B.Lenoir : est-ce que vous êtes content de retrouver vos chansons dans des films sans que personne ne vous en parle d'abord?.  Je suppose que vous avez été informé qu'Atom Egoyan utiliserait la chanson dans Exotica, vous l'avez rencontré au Canada.

L.Cohen : Son travail est très professionnel.

B.Lenoir : êtes-vous étonnés entendre votre musique dans des films?

L.Cohen : je suis très heureux quand quelqu'un chante une de mes chansons ou utilise une de mes chansons. Mes facultés critiques sont immédiatement bloquées et je suis juste heureux de cela.

"Here It Is" du nouvel album Ten New Songs est diffusée.

H.Casavetti : Dans le quotidien Libération de ce soir, ils ont annoncé votre venue ici en titrant simplement "Leonard Cohen, Chanteur." Cela vous convient-il ?

L.Cohen : c'est bon. C'est imprécis, mais j'accepte.

B.Lenoir : aurons-nous une chance pour vous voir sur scène à Paris, peut-être un tournée en Europe? Est-ce que vous êtes conscient combien de votre public espère une tournée?

L.Cohen : c'est très gentil de votre part. Mais je ne sais pas vraiment. Peut-être.

B.Lenoir : voulez-vous vraiment faire à nouveau une tournée, être sur scène de nouveau?

L.Cohen : j'aime boire et chanter sur la route, c'est bien. Les préparatifs, les répétitions, tous ça, c'est un peu dur, mais...

B.Lenoir : Donc nous avons l'espoir de vous revoir sur scène bientôt. Merci.

 


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