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Le Magazine de L'Optimum (France)  Octobre 2001
Le retour de la Légende
 
Par Thomas Erber
Transcription par Dr Marc Gaffié
 

Photo par Michel Figuet

Interview "Le Magazine de l'Optimum", Octobre 2001, par Thomas Erber
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LE RETOUR DE LA LEGENDE

Optimum (Opt) : Vous vous êtes absenté pendant longtemps. Que s'est-il passé durant toutes ces années ?

L. Cohen (LC) : J'ai fini ma dernière tournée en 1993. Apres quoi je me suis retiré au Mount Baldy, dans un monastère bouddhique situé à une heure et demie de Los Angeles. J'y suis resté cinq ans. Depuis je suis revenu en ville, et bien que restant très lié à ce monastère, je me suis peu à peu remis à travailler pour enregistrer cet album, avec des intimes et dans mon studio personnel.

Opt. : Il est surprenant de vous voir revenir avec un nouveau disque, alors que d'aucuns croyaient que vous aviez définitivement mis un terme à votre carrière musicale…

LC : Le fait est que j'ai vécu dans ce monastère et que je me suis consacré entièrement au mode de vie communautaire. J'ai médité, j'ai été cuisinier pour mon maître spirituel et j'ai continué d'écrire. Certaines des chansons qui figurent sur le nouveau disque ont d'ailleurs vu le jour à cette époque. Mais à un moment donné, il m'a semblé être parvenu à la fin d'un cycle. J'ai donc demandé à mon professeur la permission de quitter le monastère. Il me l'a accordé avec sa bénédiction. Et c'est ainsi que je suis revenu à la civilisation. Puis je suis parti en Inde pendant plusieurs mois. J'y suis allé seul et dans le but de rencontrer un écrivain, Balsekar, dont l'œuvre me fascinait depuis des années. Puis je me suis enfin posé à Los Angeles, pour reprendre les travaux d'enregistrement de mon disque avec Sarah et Sharon, deux amies et collaboratrices très proches.

Opt. : Pourquoi être revenu avec un disque et non pas un livre, ce qui aurait été plus simple en un sens ?

LC : J'ai un livre qui est prêt depuis plusieurs années. Un recueil de poèmes, de petites histoires, de pages noircies . Il y en a plus de 250, et finalement faire le tri entre tous ces textes était plus laborieux que de me remettre à l'ouvrage sur un nouvel album. Pour ce qui est d'un livre, je n'ai pas ressenti d'urgence particulière.

Opt. : Cette absence d'urgence semble primordiale pour vous. Comme si votre rythme prévalait sur celui du monde qui vous entoure….

LC : Absolument. En plus je travaille lentement et j'aime être sûr de mon fait. Il y a des gens qui écrivent des chansons ou des poèmes merveilleux assis à l'arrière d'un Taxi. J'aurais adoré avoir ce talent, mais ça n'est pas le cas.

Opt. : Cette appropriation du temps, cette nonchalance à l'égard de la création n'est-elle pas de plus en plus rare chez les artistes d'aujourd'hui ?

LC : Les besoins économiques sont tels que la plupart des artistes s'engouffrent dans la brèche dès que leur nom s'extrait de l'anonymat. Ils veulent créer le plus possible tant qu'ils sont célèbres. Personnellement, je n'ai jamais eu de besoins matériels importants au cours de ma vie. Bien sûr j'ai eu des enfants, j'ai veillé à leur éducation pour qu'ils puissent mettre toutes les chances de leur côté. Mais à part cela, je ne vois pas ce qui aurait pu, au cours de ma carrière, justifier un état d'urgence. Et même si cet état est de plus en plus récurrent chez les gens, artistes ou pas d'ailleurs, cela ne me concerne plus désormais.

Photo par Michel Figuet

Opt. : Après vos retraites, quels sont les principaux changements que vous observez lors de vos " résurrections " à la création musicale ?

LC : Il y a toujours eu le même processus qui m'a accompagné, un certain sens de la relaxation. Pour cet album, par exemple, nous avons travaillé chez moi, au fond d'un vieux garage. Tout le monde était sur le même rythme de telle sorte que cela ne créait aucune dissension. Ce qui s'entend sur le disque. Lorsque j'étais écrivain, à mes débuts, le processus était différent parce que j'étais seul, alors qu'ici , il s'agissait d'un travail d'équipe.

Opt. : Cet équilibre entre travail solitaire et création collective est-il recherché ?

LC : Cela reflète un peu ce dont j'ai besoin. Mais vous savez, la vie au monastère est loin des clichés trappistes que l'on peut en avoir. Ca n'est pas une vie de solitude, au contraire. C'est une existence où l'on côtoie d'autres gens avec qui l'on évolue quotidiennement et aux cotés desquels on se doit de se bonifier. Cela fait même partie de la philosophie du monastère. En revanche ma vie à Los Angeles, en ville donc, est beaucoup plus solitaire. Même si mes enfants n'habitent pas très loin de chez moi, c'est là que je me sens le plus seul, et non pas au milieu des montagnes.

Opt. : Maintenant que vous êtes revenu à la civilisation, quelle est la principale leçon que vous avez retenue de ces années passées dans la méditation Zen ?

LC : je crois que le but de cette expérience fut de m'oublier, de s'oublier soi-même. On s'assoit des heures pour méditer jusqu'au moment où l'on finit par être tellement fatigué qu'on n'a plus d'autre choix que celui de se désagréger progressivement.

Opt. : Finit-on par y oublier son ego ?

LC : Pour l'ego c'est encore autre chose. L'ego est très dur à dompter et il est très rare qu'il accepte de se suicider.

Opt. : Cette expérience vous a-t-elle permis de trouver une certaine forme de liberté, de vous affranchir des contingences de la civilisation ?

LC : Quand je suis allé là-bas, je n'y suis allé ni pour des questions spirituelles, ni pour trouver une autre religion. J'en ai déjà une qui me convient. Il s'agissait plus de parvenir à me structurer en tant qu'être humain. Et puis aussi de suivre ce mentor spirituel qui m'avait fortement impressionné lors de notre première rencontre, il y a bien longtemps, et dont je savais que la compagnie ne pourrait que m'être bénéfique. Il en savait tellement plus que moi que je me devais de le suivre un moment. Et pour ce faire, je n'avais pas d'autre choix que celui de devenir moine à mon tour pendant quelques années. Au bout de cette épreuve j'ai pu me rendre compte que je n'avais pas de talent spirituel particulier, que je n'étais pas un homme sain, à l'inverse de lui. Lorsque je m'en suis enfin rendu compte, il était temps pour moi d'arrêter. Aussi la principale révélation que j'ai eue grâce à ces années de méditation, c'est que je n'avais pas d'aptitude religieuse particulière. Ce qui m'a permis de me délivrer des nombreuses zones conflictuelles qui m'habitaient. A tel point qu'aujourd'hui je suis plus en paix avec moi-même. Ce qui, me concernant, m'est deja d'un tres grand secours.

Opt. : Curieusement d'ailleurs, sur votre nouveau disque, vos textes sont dépourvus de toute approche spirituelle, ce qui n'a pas été toujours le cas.

LC : Effectivement, et l'on doit sûrement y trouver une raison liée à ce que je viens de vous expliquer.

Opt. : Ils sont également d'une extrème simplicité. Etait-ce délibéré ?

LC : Je ne sais pas. Il serait très prétentieux de l'affirmer, d'autant qu'on ne contrôle pas réellement ce genre de choses. Elles s'imposent plus à vous que vous ne les dirigez.

Opt. : " Enfin j'appartiens à Babylone " est une phrase que l'on peut entendre dans l'une de vos nouvelles chansons, " By The Rivers Dark ". Pourquoi cette étrange envie de ne plus être exclu de Babylone ?

LC : Cette chanson relate les pérégrinations d'un personnage autour de Babylone. Il en fait partie, puis s'en enfuit, y revient etc.…Il appartient à la cité des turpitudes tout en sachant qu'il existe une Jérusalem quelque part, mais sans trop savoir de quoi il retourne. C'est un peu comme nos pensées. De même que nous sommes un réceptacle pour l'amour, notre cerveau l'est pour les pensées. On ne sait pas ce qui va surgir en nous dans la seconde qui suit. Mais notre nature nous incite à croire que nous avons un contrôle sur ces flux. Alors que nous ne les maîtrisons pas plus que l'endroit où nous sommes nés. On passe beaucoup trop de temps à penser qu'on peut se dénigrer, renier nos origines ou notre condition. Et l'histoire de ce personnage en est le reflet, sauf qu'à la fin il a vraiment compris d'où il vient ; et même s'il existe un Eden quelque part, lui vient de Babylone et se doit de l'assumer, ce qui lui permettra sûrement de mieux apprécier l'idée qu'il se fait d'un ailleurs forcément meilleur.

Opt. : Dans cette chanson vous décrivez également deux modes de vie assez antinomiques. L'un pieux, l'autre plus hédoniste. Est-ce que ce sont deux univers que vous ne pouvez explorer l'un sans l'autre ?

LC : Bien entendu ! Babylone est ce que j'appelle " Boogie Street ", c'est là où nous sommes sans réelle possibilité de nous en échapper. Et beaucoup des chansons de l'album parlent de ça., de la réconciliation entre ces deux modes de vie, parce que finalement, il se peut très bien que cette ville Sainte de Jérusalem siège bien au beau milieu du royaume des péchés, et que nous soyons prisonniers de ces deux royaumes qui n'en font qu'un à tout jamais.

Opt. : Quel point de vue avez-vous sur l'évolution récente de notre société ?

LC : Je n'ai pas de réel point d "e vue là-dessus. Je ne comprends pas réellement ce qui se passe, particulièrement en occident. Tout est si complexe. L'équilibre des choses semble si précaire. On a toujours l'impression d'avoir un début de chaos qui arrive, et puis finalement on finit par se demander si cela n'a pas toujours été comme ça, si cela n'a même pas toujours été le moteur de la civilisation. Comme si nous avions un besoin perpétuel d'avoir cette épée de Damoclès au-dessus de nos têtes. Concernant l'Europe je ne m'avancerai pas trop, car je n'y ai pas séjourné depuis longtemps, mais ici en Amérique cette énergie produite par la proximité du chaos est fascinante. Elle engendre une telle suractivité que cela devient presque fatigant de la contempler.

Opt. : N'avez-vous pas l'impression cependant, en tant que musicien ou poète, qu'elle est de moins en moins circonstanciée pour des gens comme vous ?

LC : D'abord je ne me suis jamais considéré comme un poète. Ce mot n'est qu'un verdict dont on affuble les morts. Un écrivain peut-être ! Enfin, quoi qu'il en soit, je crois que la société est de plus en plus laborieuse pour tous, et pas seulement pour les artistes. Ce qui est d'autant plus paradoxal à une époque où nous n'avons jamais été aussi riches.

Opt. : Quelles sont les choses qui vous reviennent à l'esprit lorsque vous repensez à l'époque où vous viviez en Grèce, à Hydra ?

LC : Celles d'un moment unique et merveilleux. Malheureusement à l'époque, je ne m'en rendais pas compte aussi intensément qu'aujourd'hui . C'est drôle que vous parliez de cela, car j'y suis retourné il y a peu. Et tout m'est revenu en bloc. J'ai toujours une maison là-bas, que j'avais acheté 1500 dollars et que j'adore. Même mon fils me disait l'autre jour que les souvenirs qu'il avait de cette époque faisaient partie des meilleurs de son enfance. C'était presque trop bon ou beau pour être vrai.

(c) Le Magazine de l'Optimum, octobre 2001, France
Transcript par Marc Gaffié
Photos par Michel Figuet fournies par Marc Gaffié et Albert Labbouz

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