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L'Orient, le Jour (Liban)  Octobre 2001
Leonard Cohen, le Perdant Magnifique
 
Par Michel Hajji Georgiou

Ten New Songs

Leonard Cohen, le "perdant magnifique"

Près de dix ans après l’apocalyptique «The Future», paru en 1992, Leonard Cohen, 67 ans, sort enfin son nouvel album, «Ten new Songs», son dixième enregistrement studio depuis «Songs of Leonard Cohen» (1968). Une véritable fusion des thèmes qui caractérisent son œuvre poétique, romanesque et musicale depuis le début de sa carrière : l’ombre et la lumière, l’amour et la haine, la vie et la mort. Une apothéose teintée de mysticisme sur le chemin initiatique que l’artiste parcourt depuis plus de quarante ans.

En 1992, dans The Future, Leonard Cohen chantait «J’ai vu l’avenir, frère, et c’est le meurtre», sur un tempo de fin du monde, accompagné de voix féminines appelant à la rédemption. Le Cohen version 2001 s’est assagi. En l’espace de neuf ans, il s’est retiré dans un monastère zen à Mount Baldy, du côté de Los Angeles, et est devenu moine bouddhiste sous le nom de Jikan, Le Silence fondamental, un cycle de sa vie qu’il considère comme clos et qui semble avoir apaisé ses angoisses de fin du monde. Des angoisses qui lui ont valu le surnom d’«homme-paradoxe», dans une optique kierkegaardienne.

Né le 21 septembre 1934 à Westmount, dans la banlieue de Montréal, Cohen fait des études de lettres à l’université Mc Gill. Il publie son premier recueil de poèmes Let Us Compare Mythologies en 1956, début de son parcours initiatique. Dans les années 60, il publie beaucoup, trois recueils de poèmes et deux romans, avant de se lancer dans la chanson en 1967, «à regrets», dit-il. «Je n’ai pas la voix qu’il faut. Si seulement je pouvais trouver quelqu’un pour chanter mes chansons», affirme-t-il à ses débuts. Pourtant, il a gagné bien vite sa place au panthéon des chanteurs-compositeurs-interprètes, aux côtés de Bob Dylan, Phil Ochs, Nick Drake ou Tim Buckley. La voix est grave, récitative, au service de textes mélancoliques et très littéraires. La musique n’est qu’accessoire. Elle est, chez le chanteur canadien, au service de la poésie. Mais dans les années 70, puis dans les années 80, Cohen enrichit sa musique, en y intégrant des influences orientales, avant de noyer ses textes dans des délires de claviers pyshédéliques, à partir de 1984.

Les années 80 constituent une charnière pour Cohen : ses albums se font plus rares, sont de plus en plus travaillés. En 1988, il sort «I’m Your Man», un album très «politique» qui débute par cette phrase : «On m’a condamné à vingt ans d’ennui pour avoir tenté de changer le système de l’intérieur. Je suis de retour, maintenant, pour les récompenser. D’abord, nous prenons Manhattan, et ensuite Berlin». Cohen devient le prophète new age de toute une génération et l’icône des rockers modernes, image qu’il gardera jusqu’à ce Future, dans lequel il prêche : «Rendez-moi le Mur de Berlin, Staline et Saint-Paul, j’ai vu l’avenir et c’est le meurtre».

Ten New Songs, son nouvel album, vient fondre l’homme paradoxe en un oxymore lumineux : Leonard Cohen, le «perdant magnifique». Nulle autre image que le titre de son second roman publié en 1966 en saurait mieux le cerner aujourd’hui.


Michel hajji GEORGIOU

 

Introduction à l’album

Leonard Cohen, version 2001, c’est un mélange de soul et de blues rock sur des mélodies de claviers très calmes et quasiment pas de guitare. Une ambiance feutrée et paisible, enrichie par les chœurs de Sharon Robinson, ambiance qui met en exergue le réalisme lumineux dont fait preuve Cohen dans ses textes.


Dans In My Secret Life, largement impressionniste, il affirme qu’il «progresse vers la nuit, vers les frontières de sa vie secrète». Une chanson sur la mort, donc, mais la mort n’est jamais morbide dans un texte de Cohen.

A Thousand Kisses Deep est la chanson-clef de l’album. Déjà, dans The Future en 1992, Cohen confiait qu’au milieu de l’apocalypse, «l’amour est le seul moyen de survivre». «Quand la nuit est lente, avec le faible et le déchiré, nous ramassons nos cœurs et partons au fond de mille baisers», écrit-il. L’amour est toujours la seule voie de rédemption. Dans That Don’t Make it Junk, Cophen confie pourtant «avoir fermé le Livre du désir».

«Est-ce «la fin de l’amour», jusqu’où «il voulait danser» en 1984 ? Et, contemplatif entre «l’aube» et «la nuit», il ajoute, dans Here it is : «Puisse chacun vivre, et chacun mourir, hello mon amour, et au revoir».

By the Rivers Dark évoque la noirceur du train-train quotidien, un «Babylone» sans cesse recommencé, une étape nécessaire dans le cadre du parcours initiatique.

Une idée qu’il reprend dans une autre chanson-clef, Boogies Streets. Ici, le retour au quotidien est vécu comme une chute, un «après» qui ne débouche sur rien.

Une métaphore sur la vie, l’amour et la mort.

La dernière chanson réunit en elle toute la lumière sous-jacente à l’album.

Cohen y chante une prière, retrouvant pour un (dernier ?) instant son âme prophétique, qui reste dans l’attente de la renaissance : «Puissent les lumières du Pays de l’Abondance éclairer la vérité un jour».

 

(c) L'Orient Le Jour, octobre 2001, Liban
Article par Michel Hajji Georgiou

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