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La Tribune Juive (France)  Janvier 2002
Leonard Cohen, dépressif de génie
 
Par Franck Médioni

Des oeuvres faites "pour durer trente ans"

Article "La Tribune Juive", Janvier 2002, par Franck Médioni.
                   

Après une décennie de silence radiographique, le chanteur et poète canadien est de retour avec "Ten New Songs".

A l'image de Bob Dylan, Leonard Cohen est une figure majeure de la musique américaine. En 1991, un album hommage, avec la participation de Nick Cave et de REM soulignait, si besoin était, la place éminente de Cohen dans la chanson contemporaine. Il dit de ses chansons qu'elles sont comme des Volvo, faites pour durer trente ans. Depuis plus de trois décennies, il les égrène sous forme de sentences bibliques, de messages prophétiques et de poèmes mélancoliques. Il se décrit lui-même, non sans humour, comme "le dépressif non chimique le plus puissant du monde". Il ajoute : "Le pessimiste prédit la pluie. Moi, je suis trempé depuis longtemps".

Issu d'une famille juive très aisée, férue de musique et de littérature, Leonard Cohen est né le 1er septembre 1934 à Montréal. Sa première expérience musicale a eu lieu en 1951. Avec son ami d'enfance Mike Doddman, il fonde les Buskin Boys durant ses études littéraires à l'université Mc Gill. Leonard Cohen publie bientôt son premier recueil de poèmes, Let us compare mythologies, qui obtient un prix, le Mc Gill Litterary Award. Son deuxième recueil, The Spice Box of the Earth est publié en 1961, suivi d'un premier roman, The Favorite Game. En 1964, installé à New York où il poursuit ses études à l'université Columbia, il publie un nouveau recueil de poèmes très controversé : Flowers of Hitler. Il a été curieusement traduit en français par Des fleurs pour Hitler, alors que ce serait plutôt Fleurs de Hitler... Ce livre est à son tour primé et deux ans plus tard, il publie son second roman, Beautiful Losers (Les Perdants Magnifiques).

Sa première interprète musicale, Judy Collins, l'une des chanteuses folk les plus connues avec Joan Baez et Joni Mitchell, popularise sa chanson Suzanne en 1967. L'année 1968 est celle de sa révélation en tant que chanteur. Son premier album, Songs of Leonard Cohen, connaît un grand succès. Le style Cohen s'affirme : des orchestrations fines et sophistiquées sur une voix grave et mélancolique. Leonard Cohen devient une figure mythique de la contre-culture américaine, l'un des chantres de la génération peace and love. Il est le chanteur de l'incertitude, des fêlures de l'âme, symbole d'une génération en quête d'absolu et de paix. "On a vraiment cru, pendant un très court moment, qu'il était possible de vivre différemment, pour finalement réaliser que tout avait été récupéré par le commerce", dit-il.

Après les succès des années soixante et soixante-dix, Leonard Cohen prend de plus en plus de distance. Il revient épisodiquement sur la scène musicale avec les disques Death of a ladies' man en 1977, Various Positions en 1985, I'm your man en 1988 et The Future en 1992. Après dix ans de silence discographique et une longue retraite dans un monastère bouddhiste sur les hauteurs de Los Angeles, l'auteur de Suzanne est de retour avec un disque superbe, Ten new songs (Dix nouvelles chansons). "Je n'ai jamais pensé que j'étais un musicien ou un écrivain particulièrement doué, dit-il. Je ressens simplement une urgence, une nécessité qui n'a rien à voir avec un don ou un talent. J'ai toujours été comme ça, avec ce besoin de ricaner dans le noir, de siffloter dans les cimetières. Pourtant, au cours de ma vie, on m'a dit des tas de fois de rester tranquille et de la fermer".

 

Ten New Songs. Leonard Cohen, Columbia/Sony, 17,38 Euros (prix Fnac)
 

Article fourni par Albert Labbouz, transcript par Albert Labbouz et Patrice Clos.

Nous avons volontairement laissé les erreurs et omissions dans cet article afin de préserver l'esprit de l'auteur.

UN JUIF ZEN

Fils de juifs russes, Leonard Cohen est religieux, féru de Bible et de cabale.

“ Plus je vieillis, plus je respecte et apprécie mon éducation religieuse, confiait il récemment à nos confrères du Figaro. Personne ne m’a jamais dit qu’il y avait un Dieu, ni ce qu’il voulait ni ce que je devais faire pour ne pas le mécontenter. On m’a dit que mon oncle se mettrait en colère si je n’allais pas à la synagogue, mais pas que cela me vaudrait la fureur divine. Mon éducation religieuse comportait des traditions, de la chaleur, de la fraternité, une hiérarchie de l’ordre, beaucoup de musique er de beauté, mais pas de théologie. Rien n’a disparu, tout est intact, c’est mon corps spirituel. ”

En 1993, épuisé par une longue tournée et quelques excès, il rejoint les moines bouddhistes de Mount Baldy, dans le Sud de la Californie. Son nom de moine est Jikan, “ le silence entre deux pensées. ” Pendant plus de dix ans, Leonard Cohen se met au service de son maitre Roshi, médite, cuisine et écrit des poèmes qui seront la matière de Ten New Songs. Devenu zen, il n’a pas pour autant renié le judaïsme : “ Le zen n’est pas une religion. Je sui né dans une religion qui me convient parfaitement, le judaïsme. Et je n’en cherche pas d’autre. Il n’y a pas de Dieu, de cosmogonie, de prière dans le zen. C’est un entraînement qui peut illuminer le bouddhisme, comme le christianisme ou le judaïsme. ON m’a demandé un jour comment je faisais concilier le judaïsme et le zen. C’est comme si on me demandait de concilier gymnastique et religion ! Il n’ y a aucun conflit. ”

F.M.

 

MÉLANCOLIE DOUCE
 

Il y a près de dix ans, The Future, le précédent disque de Leonard Cohen, affichait un pessimisme radical ( “ J’ai vu l’avenir, c’est le meurtre. ”) Ten New Songs, son nouvel opus, affiche une grande simplicité, une sérénité mâtinée de douce mélancolie.

“ Cet album n’est pas aussi triste que ça, dit-il, Il produit plutôt des sentiments paisibles, proches de cette mélancolie commune à tous les êtres humains. Ce disque a été écrit avec un esprit relaxé qui approche la paix. ”

Composé après plusieurs années passées dans un monastère zen, il révèle un Cohen que l’(on pourrait qualifié d ”apaisé ”. Ses mélodies crépusculaires, il les a enregistrées chez lui, dans son studio, en compagnie de son amie la compositrice, chanteuse et productrice, Sharon Robinson, qui a signé toutes les musiques tour à tour folk, soul, country et gospel. Ils ont fait le choix de la sobriété, de l’épure. Les arrangements réduits à leur strict minimum forment un écrin précieux à la voix unique de Cohen, cette voix grave au timbre caverneux, quasi sépulcrale, sculptée par l’alcool et les cigarettes. Un fois de plus, ses chansons font largement référence à la Bible.

F.M


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