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Analyses

First We take Manhattan... Quand l’oeuvre dépasse le Maître... Pourquoi j’ai laissé un homme attendre  
The Partisan Sève et subtile essence d'une plénitude Two poets in a room  
A poet aknowledges another poet img Leonard Cohen et la spiritualité    

Leonard Cohen et la spiritualité, par Alexandra Pleshoyano

Interview exclusive réalisée par la team LCS avec l'aide d'Olivier Mory

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Alexandra Pleshoyano, conférencière réputée, est docteur en théologie spirituelle et professeur associée à la Faculté de Théologie de l'Université de Sherbrooke. Elle vient de publier aux éditions Novalis "J'avais encore mille choses à te demander, l'univers intérieur d'Etty Hillesum".
Elle a bien voulu répondre à quelques questions sur Leonard Cohen.

Leonard Cohen

1 - Expliquez-nous en quelques mots le parcours spirituel de Leonard Cohen ?

Alexandra Pleshoyano : Par sa descendance, Leonard est un Cohen (Kohen), c’est-à-dire un prêtre juif. Sa famille était croyante et pratiquante: « J’ai eu une enfance messianique. On m’a dit que j’étais un descendant du Grand Prêtre Aaron [le frère de Moïse]. Mes parents croyaient en effet que nous étions Cohenim (sic) – le vrai du vrai. On s’attendait à ce que je grandisse et devienne un homme qui dirige d’autres hommes » (Dorman & Rawlins : 1990, 180). Dans son premier roman publié, The Favorite Game, son ami lui dit d’un ton agacé : « Tu sais, Breavman, tu n’es pas le serviteur souffrant de Montréal. » Et lui répond : « Bien sûr que je le suis. Ne peux-tu pas me voir crucifié sur un érable au sommet du Mont Royal? Les miracles ne font que commencer. » (The Favorite Game, 1963 : 113).

Dès l’âge de six ans, Leonard était familier avec les fondements du judaïsme ainsi qu’avec l’hébreu. Son grand-père maternel, Rabbi Salomon Klinitsky-Klein, né en Lituanie, avait été disciple du rabbin Yitzhak Elchanan, un maître du judaïsme hassidique. Ce mouvement mystique puise dans les sources de la Kabbale et attache beaucoup d’importance aux saints qu’ils considèrent comme des conducteurs de la grâce divine. Les saints, appelés zaddikim ou rebbe, sont perçus comme des exemples de pureté et de piété. Leonard parle de son grand-père maternel comme étant un “rebbe”, un saint homme auprès duquel il a passé beaucoup de temps à étudier le Livre d’Isaïe (cf. “Isaiah” in : Spice-Box-of-Earth : 1961, 75-77).

Comment en est-il arrivé là ?

Alexandra Pleshoyano : Il ne fait aucun doute que la mort de son père – Leonard n’avait que neuf ans – a dû avoir tout un impact sur son cheminement psychologique et spirituel. Il raconte sa colère envers Dieu dans son roman semi-autobiographique, The Favorite Game. Le jeune héro du roman, un juif montréalais, maudit Dieu et refuse d’embrasser le saint livre du Sidur qu’il vient d’échapper dans la neige : deux sacrilèges pour un juif (The Favorite Game : 1963, 15; 36). La mort de son père lui a sans doute laissé un lourd sentiment de responsabilité envers sa mère et sa sœur. Ce drame semble aussi avoir été l’élément déclencheur de son besoin épistolaire : « La privation est mère de la poésie », écrit-il (The Favorite Game : 1963, 30). Et la poésie n’est-elle pas le seul langage qui puisse balbutier quelque chose sur le Nom ineffable?

Quand a t-il eu la Révélation ?

Alexandra Pleshoyano : Comme tous juifs, Leonard a reçu la Révélation par l’entremise des descendants de Moïse. Si votre question fait référence à une forme d’illumination quelconque, Leonard dit clairement dans son dernier livre qu’il n’a jamais atteint d’illumination (Book of Longing : 2006, 19-20). Notons toutefois qu’il a confié la réponse des mystères de la vie lors de son concert Live in London en 2008. Sharon Robinson et les Webb sisters étaient en train de fredonner le « do dam dam dam de do dam dam », lorsque Leonard s’est adressé à elles : « N’arrêtez pas. Ne me laissez pas seul ici. N’arrêtez jamais. Chantez jusqu’à ce que je m’endorme, chantez jusqu’au matin, parce que je vous suis si reconnaissant, parce que ce soir, c’est devenu clair pour moi, ce soir, les grands mystères se sont résolus et j’ai pénétré jusqu’au cœur des choses et j’ai trébuché sur la réponse et je ne suis pas le genre de type qui garderait ceci pour lui-même. » S’adressant à la foule, Leonard a demandé : « Voulez-vous entendre la réponse? » Et la foule a hurlé : « Oui! » Et Leonard a poursuivi : « Êtes-vous vraiment avides de connaître la réponse? » Et la foule a hurlé de plus bel : « OUI! » Et Leonard a ajouté : « Alors, vous êtes précisément les gens auxquels je le dirai, parce que c’est quelque chose de rare de tomber sur ça. Je vais vous en donner l’accès maintenant. La réponse aux mystères est : do dam dam dam de do dam dam! »

A travers cet humour, il y a toujours quelque chose de profondément sérieux et solennel chez Leonard. Il est intéressant de mentionner que dans le mouvement hassidique qui l’a largement influencé – particulièrement par son grand-père maternel – il est permis de chanter des mélodies sans paroles, connues sous le nom de niggunim. Il s’agit d’une forme de prière composée de syllabes comme : « ai-di-di-di-dai » (Levine : 2009, 49).

2 - Aujourd'hui, Leonard Cohen est qualifié de "prophète" ... est ce exagéré ?

Alexandra Pleshoyano : Plusieurs écrits et chansons de Leonard ont en effet un ton prophétique. Mais peut-on aller jusqu’à le qualifier de « prophète »? Je ne crois pas que Leonard se perçoive lui-même comme un prophète. En parlant de ses écrits et de ses chansons, il dit : « Vous ne devez pas m’attribuer une autorité » (Dorman & Rawlins : 1990, 302). Leonard est sûrement conscient d’être un peu plus « connecté » aux mystères de la vie que le commun des mortels! Il a toujours senti que ses poèmes lui étaient donnés. Dans son poème intitulé Basket, il se dit à lui-même en écrivant : « Tu devrais aller de lieu en lieu pour retrouver les poèmes qui ont été écrits pour toi et sur lesquels tu peux apposer ta signature. Ne discute pas de ces choses avec qui que ce soit. Retire-toi. Retire-toi. Lorsque le panier sera rempli, quelqu’un apparaîtra et tu lui présenteras. Elle déploiera sa grande jupe et s’assiéra sur une roche noire et ton panier rebondira comme une petite tache ensoleillée sur l’immense paysage de ses genoux » (Book of Longing : 2006, 51).

Paraphrasant son deuxième roman, je dirais que Leonard « a atteint une possibilité humaine lointaine. Il est impossible de dire ce qu'est cette possibilité. Je pense que c’est en rapport avec l'énergie de l'amour. Le contact avec cette énergie aboutit à l’exercice d’un genre d'équilibre dans le chaos de l'existence. Il [Leonard] ne dissout pas le chaos; s'il le faisait, le monde aurait changé depuis longtemps. Je ne pense pas qu’il [Leonard] « puisse dissoudre le chaos même pour lui-même, car il y a quelque chose d'arrogant et de belliqueux dans la notion d'un être humain remettant l'univers en ordre. C’est un genre d'équilibre qui est sa gloire » (Beautiful Losers : 1966, 101).

Le prophète révèle les mots qu’il reçoit d’en haut (Idel: 2008, 78). Le prophète décrit l’immoralité du monde à tous ceux qui ont des oreilles pour l’entendre (Idel : 2008, 215). Selon la bible hébraïque, le rôle du prophète est d’interpréter la Torah et de réprimander celles et ceux qui n’obéissent pas à la loi. Ils prononcent aussi les paroles du jugement lorsque le peuple refuse de se repentir (Perdue : 2005, 337). Leonard écrit : « Je vais jeûner jusqu’à ce que les prophètes me trouvent / je vais saigner jusqu’à ce que les anges s’attachent à moi / Je chante encore jusqu’à ce que les églises m’aveuglent, / Je chante encore jusqu'à ce que le rouage de la machine me coupe le souffle. » (Cf. Spice-Box-of-Earth : 1961, 20). Leonard attend les prophètes certes, mais en est-il un lui-même? Selon les hassidiques, le cœur est à moitié prophète et il est la meilleure synagogue. Et selon Jonathan Eibeschutz – une autorité polonaise sur la Kabbale – le cœur de l’être humain est le Saint des Saints. N’écoutant que son cœur, Leonard s’est engagé dans la chanson : « Mes chansons, dit-il, sont venues à moi. J’ai eu à les racler de mon cœur. Elles sont venues morceau par morceau, parfois comme une averse ou par fragments » (Dorman & Rawlins : 1990, 184). Tel qu’on peut le lire dans le Zohar, le texte principal de la Kabbale : « Il y a des couloirs là-haut dans le paradis qui n’ouvrent qu’avec la voix d’une chanson » (Hertz : 1998, 189).

Leonard rejoint autant les croyants que les non-croyants, puisqu’il refuse de se faire assimiler à un système ou à un « ism » quelconque. Il reconnaît pleinement sa judaïcité, mais rien ni personne ne peut l’enfermer dans un système. Lorsqu’il était jeune, il comparait les communautés religieuses à une vieille dame dont le canari s’était échappé dans la tempête. Mais la vieille dame continuait de déposer de la nourriture et de l’eau dans la cage, persuadée que son petit canari finirait par revenir. Ce rituel, disait Leonard, était précisément ce que le prêtre appelait de manière optimiste : « la religion ». Contrairement au prêtre, le prophète abandonne la cage pour se mettre à la poursuite du canari. Il le poursuit dans les régions les plus dangereuses. Il est mal vu de la communauté, parce qu’il refuse de rester enfermer dans un musée pour vénérer des fossiles. Le prophète peut devenir prêtre, mais sa durée de vie comme prophète et prêtre ne peut pas durer longtemps : la pression de la communauté viendra à bout du prophète et finira par fossiliser la dynamique de son être. Lorsque cette personne mourra, on bâtira une nouvelle cage ou un nouveau musée en s’imaginant qu’il ou elle finira bien par revenir. Leonard aime la Bible, parce qu’elle honore ces êtres exceptionnels de courte durée. (Siemerling : 1994, 149-150). L’opinion de Leonard s’est quelque peu adoucie avec le temps et il a réalisé à quel point la communauté était beaucoup plus fragile, beaucoup plus louable aussi qu’il le pensait jadis (Siemerling : 1994, 157). Toutes communautés religieuses/spirituelles nécessitent une figure de prêtre. Je crois que Leonard n’a pas seulement une figure et une fonction de prophète, mais de prêtre aussi. Je partage l’opinion de l’ancienne Gouverneure générale du Canada, Adrienne Clarkson, qui prête à Leonard une fonction de prêtre auprès de son public. Lorsque celle-ci a confié cette pensée à Leonard, il l’a emmenée au Cimetière juif d’Outremont à Montréal, là où sa famille est enterrée en lui expliquant que les Cohen étaient les prêtres héritiers des Israélites (Clarkson : 1994, 25).

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Photo © Michel Caron

3 - Comment expliquez vous que ses chansons et son aura touchent tous les âges et toutes les religions ?

Alexandra Pleshoyano : Probablement parce que Leonard est vrai et qu’il chante à partir de son cœur. Il souhaitait lorsqu’il était jeune toucher les gens comme un magicien, les transformer, les blesser, laisser sa marque sur eux et les rendre beaux (The Favorite Game, 1963 : 105). Son public varie des adolescents aux octogénaires. Il a un impact profond et de longue durée sur les gens. Avec Leonard c’est du cœur à cœur. Il s’adresse directement à toi. Il représente la voix/voie de l’intimité. En parlant de son livre le plus intime et personnel publié, Book of Mercy, Leonard dit : « si la chose devient suffisamment intime et suffisamment personnelle et suffisamment vraie, alors ça va s’adresser à tout le monde… C’est la condition pour l’universalité, cette intimité absolue » (Dorman & Rawlins : 1990, 326). Tel que l’exprime le Talmud: Dieu cherche le cœur de la personne. Leonard chante avec son cœur. Selon le fondateur du mouvement hassidique, Israel Baal Shem Tov (Maître du Bon Nom : 1700-1760), lorsqu’une personne chante, elle confesse toute sa vie. « Et lorsque qu’une personne se confesse, ajoute-t-il, vous êtes obligés de l’écouter » (Buxbaum : 2008, 157). Leonard écrit : « Après les prières du Shabbat, le papillon du Baal Shem m’a suivi jusqu’en bas de la colline […]. » (Spice-Box of Earth : 1961, 2.)

Malgré la diversité du genre humain, il existe un rapport intrinsèque entre les rites religieux et la musique. Celle-ci unit les gens malgré leurs différences et touche directement le cœur de la personne. Par son mouvement dynamique et créatif, la musique fait naître de nouvelles formes de communautés. Il y a un son et un ton sacrés dans la voix de Leonard. La religion – qu’on y croit ou non – fait partie de la civilisation et de la culture humaine. Elle se manifeste non seulement à travers les rites sacrés propres à chaque confession, mais à travers la création artistique. Depuis le début de la création, l’art est la réponse humaine à la Présence du sacré qui peut être conçue de différentes manières (Beck : 2009, 3). Je crois personnellement que la musique sacrée est une clé importante pour le dialogue interreligieux et interspirituel. Tel que l’écrit Rudolf Otto, la musique représente ce grand combat pour atteindre le tout Autre que rien ne peut exprimer. La musique est le langage universel des émotions humaines, l’expression de l’inexprimable (Reik : 1953, 8). Selon le Baal Shem Tov, la joie et l’extase rapprochent de la Présence de Dieu (Shehkinah) et la musique est le medium par lequel on éveille cette joie et cette extase (Levine : 2009, 49). Lorsque Leonard chante, il chante pour l’Autre et se donne corps et âme à ceux qui l’écoutent. Lorsque vous parlez ou chantez à partir de votre cœur, vous touchez tous les cœurs qui ont des « oreilles pour entendre ». Leonard révèle tout ce qu’il est à travers ses écrits : son amour, sa haine, ses angoisses, sa colère, son amertume et son espérance. On sait presque tout de lui si on prend le temps de méditer ses paroles. À la fin de son premier roman publié, Leonard retranscrit quelques pages de son journal intime, dont cette prière adressée au Tout Autre : « Ramène-moi à la maison. Bâtis à nouveau ma maison. Fais de moi un hôte en Toi. Prend ma douleur. Je ne peux plus l’utiliser. Elle ne fait rien de beau. […] Sainte vie. Fais que je puisse la mener. Je ne veux pas haïr. Laisse-moi m’épanouir. Que le rêve de Toi s’épanouisse en moi. » (The Favorite Game, 1963 : 209).

La vie de Leonard est comme un fil ininterrompu se promenant entre la lumière et les ténèbres, entre les anges et les démons, entre l’espérance et le désespoir. Dans une même phrase, Leonard peut passer du profane au sacré, de la chair à l’esprit, de l’humain au divin. Sa vie est tissée de contradictions, d’oppositions et de paradoxes, mais il a le courage et l’honnêteté de se présenter tout entier. C’est certainement un des côtés les plus appréciés chez lui. Leonard amalgame fréquemment spiritualité et sensualité exprimant ainsi son désir pour la femme et son désir pour Dieu. Tel qu’il l’écrit : « Gémis pour moi, comme je gémis pour toi mon amour, comme je gémis pour Dieu » (Dorman & Rawlins : 1990, 250). Selon la tradition juive, la Shekhinah recouvre mari et femme lorsque ceux-ci font l’amour.

4 - Quel est le message de Leonard Cohen ?

Alexandra Pleshoyano : Après les funérailles de son père en janvier 1944, Leonard est allé chercher un nœud papillon dans l’armoire de son père, il a ouvert la couture et y a inséré un message – son premier poème – pour ensuite enterrer le tout dans le fond du jardin chez lui à Westmount. Il a essayé de retrouver ce message en creusant dans le jardin pendant des années, mais en vain. Et Leonard ajoute : « Peut-être est-ce tout ce que je fais, je cherche ce message » (Nadel : 1997, 6). Lorsqu’un journaliste lui a demandé de lui révéler le contenu du message, Leonard a répondu que c’était trop personnel (cf. http://www.leonardcohencroatia.com/RTE.php). Mais si tous les poèmes de Leonard ne sont – comme il le dit lui-même – qu’un seul et même poème et que toutes ses chansons ne sont qu’une seule et même chanson, il revient à chacun de nous d’entendre son message. En 1984, Leonard a eu le courage de publier cinquante psaumes. Commentant son livre, il dit : « Book of Mercy est littéralement un acte de prière… le livre est le résultat de ma dévotion à Dieu et à une tradition religieuse [judaïsme]. Il est le fruit de ce que j’avais fait, il provient d’un besoin en moi. » Puis Leonard confie au journaliste : « Il y a des moments où tu te sens arrêté et silencieux et tu dois pénétrer cette source de miséricorde, cette source de pardon dans ta propre vie. C’est l’objectif de ces psaumes : essayer de localiser cette source de miséricorde qui te permet d’entrer de nouveau dans le monde » (Dorman & Rawlins : 1990, 325-326).

5 - Quel a été l'impact de ces 5 années de retraite bouddhiste ? Et est-ce que ses excès de jeunesse l’ont conduit à devenir ce qu’il est aujourd'hui ?

Alexandra Pleshoyano : Le judaïsme est l’aleph (alpha) et le taw (omega) du cheminement spirituel de Leonard Cohen, mais le bouddhisme lui a montré un chemin à suivre pour se rendre à bon port. Le Zen bouddhiste était une question de survie pour lui. L’ouverture de Leonard aux autres traditions est certainement un enrichissement. Ses écrits sont empreints de l’influence de la Bible hébraïque, du Nouveau Testament et de ses nombreuses lectures spirituelles. Oui, Leonard est un homme d’excès comme tous les passionnés d’ailleurs. L’excès mène autant sur les sommets que dans les bas-fonds. C’est le prix à payer lorsqu’on est un esprit créateur. Leonard s’est retiré pendant cinq ans sur le Mont Baldy où il a été ordonné moine bouddhiste et a reçu le nom de Jikan. Lorsqu’il était au Mont Baldy, il a entretenu une correspondance avec un rabbin très connu et lui a confié dans sa dernière lettre ne pas avoir l’autorité pour parler de ces choses religieuses. Il prétend n’avoir fait que le fanfaron et lui demande pardon. Il signe : « Jikan Eliezer » (Book of Longing : 2006, 5). Jikan étant son nouveau nom bouddhiste et Eliezer étant le nom qu’il a reçu à la synagogue le jour de sa circoncision. Ce rituel a beaucoup de valeur dans le judaïsme et représente le nom par lequel le juif est connu dans la synagogue est par lequel il est « appelé à la Torah ». En signant Jikan Eliezer, Leonard affirme son appartenance au Zen bouddhiste, son appartenance à la synagogue et son appel à la Torah. Lorsque le juif reçoit son nom lors de sa circoncision, on accomplit à nouveau l’Alliance entre Dieu et Abraham, le « père » du peuple juif et c’est ainsi qu’on accueille l’enfant dans la famille d’Israël. Leonard a donc reçu ses prénoms (Leonard Norman) lors du Shabbat dès que sa mère a pu y assister et son prénom hébreu, Eliezer (‘Dieu est mon secours’) lors de la cérémonie de la circoncision (Dorman & Rawlings : 1990, 19). Toutes les expériences de vie de Leonard – les hauts comme les bas – ont façonné l’image que nous avons de lui aujourd’hui.

6 - D'où lui vient cette foi ? Pratique t-il au quotidien le judaïsme ? Le boudhisme ? Et de quelle manière ?

Alexandra Pleshoyano : D’où vient la foi de Leonard Cohen? Je pourrais tenter une réponse en vous énumérant tous les prêtres de sa famille pour remonter jusqu’à Aaron, le frère de Moïse, mais n’existe-t-il pas d’autres personnes aussi disposées que lui qui n’ont pas la foi? Et que veut dire ‘avoir la foi’? Est-ce que Leonard a la foi? Qui peut prétendre « avoir » la foi? Si la foi n’est pas accompagnée du doute, ce n’est plus la foi, mais simplement un régime auquel on adhère. En ce qui concerne sa pratique au quotidien, je ne peux rien vous dire de plus que ce qu’on lit dans les biographies et les interviews. Il pratiquerait apparemment autant sa religion judaïque que sa méditation Zen. Mais Leonard est né juif, il est juif et il va mourir juif. Tel qu’il l’écrit : « Quiconque dit que je ne suis pas un juif n’est pas un juif, je suis vraiment désolé, mais cette décision est finale » (Book of Longing : 2006, 158).

L’influence de ses parents et de ses grands-parents ne doit pas être négligée. Vous n’avez qu’à lire par exemple “Lines From my Grandfather’s Journal”. A l’instar de son grand-père, la prière est le langage naturel de Leonard. Il ajuste ses prières comme les boules d’un boulier. Ses poèmes et ses écrits furent aussi écrits à son bureau ou dans son lit durant la nuit. Il supplie le Très-Haut pour que la création de ses écrits le purifie : « O fais tomber ces murs avec de la musique […] Donne-moi des yeux pour ton obscurité. Donne-moi des jambes pour tes montagnes. Laisse-moi grimper jusqu’à ta face avec mon argumentation. […] Je ne voulais pas déshonorer les Rouleaux avec ma logique, ou David avec mes chansons. A travers mon travail, j’ai voulu t’aimer, mais ma voix s’est dissipée quelque part dans tes régions infinies. […] J’ai joué avec l’idée que j’étais le Messie… La désolation c’est de n’avoir aucun ange avec qui lutter. […] La désolation c’est de n’avoir aucune comparaison… Une tradition composée des restants de vision. Je dois leur résister. C’est comme les déchets d’une rivière qui traverse la ville : la rivière est magnifique durant le jour et magnifique durant la nuit, mais toujours impropre à la baignade. […] Toute ma famille était des prêtres, depuis Aaron jusqu’à mon père. […] Conduis ton prêtre de la fosse au vignoble. Dépose-le là où l’air est doux » (Spice-Box-of-Earth : 1961, 80-86).

Leonard Cohen

7 - Dans ses chansons, on trouve énormément de symboles universels, même chrétiens comme "The Lord", "The Church", "Hallelujah" ... Est-ce voulu pour toucher le plus grand nombre ?

Alexandra Pleshoyano : Leonard témoigne de son héritage juif à travers tous ses écrits en y ajoutant des éléments du christianisme et du bouddhisme Zen. Il n’y voit rien d’incompatible, parce qu’il ne s’attarde pas aux dogmes. The Lord (le Seigneur) et Halleluja sont des termes juifs qui ont été récupérés par les chrétiens. Mais on retrouve en effet chez Leonard – dans sa poésie, ses romans et ses chansons – tout un amalgame de son héritage juif, du christianisme – rappelons que Montréal durant l’enfance et la jeunesse de Cohen était dominé par le Catholicisme et que même sa nurse Mary était une irlandaise catholique qui l’emmenait parfois à l’église avec elle – et du bouddhisme Zen qu’il a fréquenté pendant plus de trente ans. Mais en dernière instance il insiste sur son identité juive.

8 - On sait très peu de choses sur les 9 mois qu'il a passé en Inde en 2001 avec un Maître ... Pouvez-vous nous en dire plus ?

Alexandra Pleshoyano : Je sais que Leonard a passé plusieurs mois à Bombay auprès de Ramesh S. Balsekar et qu’il aurait été particulièrement touché par un de ses livres intitulé The Ultimate Understanding, mais je n’en sais pas plus.

9 - Quelle est selon vous la chanson la plus spirituelle de Leonard Cohen ?

Alexandra Pleshoyano : Dans une interview, Leonard a confié au journaliste que chaque poète possède un poème et que chaque romancier possède une histoire, et que tout le monde possède une chanson et que toutes ses chansons sont en fait une seule chanson. Tous ses livres, a-t-il ajouté, représentent un seul poème (Nadel : 1997, 284). La chanson la plus spirituelle de Leonard est donc celle qu’il porte au plus profond de son être et qui est la Source même où il puise toutes celles qu’il nous offre si généreusement depuis plus de quarante ans.

10 - Que pensez-vous de sa tournée actuelle ? Malgré ce rythme de superstar, Leonard Cohen préserve son intimité et garde la tête froide. Pensez-vous cependant qu'à terme, les paillettes et l'argent pourraient réveiller son égo et nuire à sa paix intérieure ?

Alexandra Pleshoyano : Lorsque Leonard donne un concert, il s’adresse à une seule personne et c’est la raison pour laquelle il nous rejoint tous si profondément, si individuellement. Tel qu’il l’a déjà écrit : « Une communauté n’est qu’un alibi pour l’échec de l’amour individuel. » (The Favorite Game : 1963, 204). Mais Leonard parvient à rejoindre l’individu dans la communauté, dans la foule.

Croyez-vous qu’un ego puisse réellement être « endormi »? L’ego n’est pas mauvais en soi, du moment qu’on en est conscient. Je crois que Leonard a une conscience au-delà de la norme. En ce qui concerne la paix intérieure, celle-ci est constamment menacée, puisque Leonard est comme un funambule qui marche sur une corde raide. L’objectif de sa vie, je pense, est d’atteindre un certain équilibre et ce indépendamment des événements extérieurs. La paix est quelque chose d’infiniment intime; on ne la cherche pas au dehors, mais à l’intérieur de soi. Si vous avez assisté dernièrement à un concert de Leonard, vous savez que cet homme de 75 ans incarne la figure même de l’humilité. Debout et parfois même agenouillé, Leonard fait entrer son public dans un cœur à cœur des plus intimes. « Quelque chose en lui aime tant le monde qu'il s’abandonne aux lois de la gravité et du hasard. Loin de s'envoler avec les anges, il trace avec la fidélité d'une aiguille de sismographe l’état du paysage massif et ensanglanté. Sa demeure est dangereuse et limitée, mais il [Leonard] est chez lui dans le monde. Il peut aimer les formes humaines, les belles formes sinueuses du cœur. Il est bon d'avoir parmi nous de tels êtres, de tels monstres d'amour qui rétablissent l'équilibre » (Beautiful Losers : 1966, 101-102)

11 - L'avez-vous déjà rencontré et discuté de vos recherches ? si non, qu'aimeriez vous lui dire aujourd'hui ?

Alexandra Pleshoyano : Non, je n’ai pas encore rencontré Leonard. Je sais qu’il est très occupé avec sa tournée mondiale. De plus, je sais qu’il n’aime pas commenter ses écrits et encore moins sa vie spirituelle. Tel qu’il l’a déjà dit à un journaliste exaspéré : « J’écris la poésie. Vous faites les commentaires. » Même si je ne le rencontrais jamais, je suis profondément reconnaissante pour tout ce qu’il nous laisse comme héritage.

En ce qui concerne la deuxième partie de votre question, j’aimerais pouvoir partager une journée de silence, de méditation et terminer en célébrant Shabbat avec lui.

12 - Quelle est votre actualité ?

Alexandra Pleshoyano : Je suis professeure associée à la Faculté de théologie à l’Université de Sherbrooke au Québec. J’ai eu la chance d’obtenir une deuxième bourse de recherche postdoctorale – cette fois par le CRSH : Conseil de recherches en sciences humaines du Canada – pour un projet de deux ans (2009-2011) sur Leonard Cohen. Le projet se fait en collaboration avec l’Université de Montréal. Je suis donc en train d’écrire un livre sur les figures dites « religieuses » dans l’œuvre de Leonard. J’entends par là les figures telles que celles du « prêtre », du « prophète » et du « mystique » (un mot parfois idéalisé et trop souvent mal interprété…)

13 - Leonard Cohen a prêché le pardon et la réconciliation entre juifs et palestiniens lors de son concert à Tel-Aviv. Ce message est-il en contradiction, selon vous, avec la tradition juive d'oeil pour oeil et dent pour dent ? Dans ce cas, Leonard Cohen est il un juif à part ?

Alexandra Pleshoyano : Leonard Cohen est juif, mais il n’est pas fondamentaliste. Tous ceux qui prennent une religion « à la lettre » sont par définition « fondamentalistes ». Il y a toujours eu – fort heureusement – des gens qui se servaient aussi de leur jugement, peu importe leur religion. Oui, ces gens sont bien souvent « à part » par leur courage et par leurs initiatives. Comme bien d’autres avant lui, Leonard sait que la paix est la seule solution. Il y a plusieurs années, Leonard a dit à son biographe Alberto Manzano : « Je continue de croire à la réconciliation entre les Arabes et les Israéliens. C’est quelque chose qui doit survenir. Je donne peut-être l’impression d’être romantique, mais ils sont des fils du même Dieu » (Dorman & Rawlins : 1990, 260).

Le 28 juillet 2009, le Jerusalem Post publiait la nouvelle : Leonard et son agent, Robert Kory, allaient mettre sur pied un Fonds pour la Réconciliation, la Tolérance et la Paix en Israël. Même si Amnesty international s’est retiré du projet, Leonard et Robert ont eu le courage d’aller jusqu’au bout de leurs convictions. Ils ont tout mon respect et mon admiration. Suite au magnifique concert donné au stade de Ramat Gan à Tel Aviv le 24 septembre 2009, ils ont donné tous les profits pour supporter financièrement les organismes et les individus qui travaillent pour la paix entre les Arabes et les Israéliens. Leonard croit en la réconciliation même si cela demande une générosité inhumaine. Sans adhérer au Christianisme, Leonard exprime son émerveillement face au « par-don », face à la générosité infinie dont a témoignée le Christ: « Mon admiration pour le Christ se situe à un niveau totalement personnel. De tous les gens qui ont laissé leurs noms derrière eux, je ne crois pas qu’il y ait une figure de la stature morale du Christ. Un homme qui déclare se tenir auprès des voleurs, des prostitués, des sans-abris. Sa position ne peut pas être comprise. C’est une générosité inhumaine… [qui] renverserait le monde si elle était embrassée » (Dorman & Rawlins : 1990, 256).

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Références :
Leonard Cohen :

Leonard Cohen. Spice-Box of Earth, Toronto: McClelland & Stewart, c1961, 1968.

_______. The Favourite Game, London: Secker & Warburg Ltd., c1963, rpt. Toronto: McClelland & Stewart, 1970, 1994.

_______. Beautiful Losers, Toronto: McClelland & Stewart, c1966, 1991.

_______. Book of Mercy, Toronto: McClelland & Stewart, 1984.

_______. Book of Longing, Toronto: McClelland & Stewart, 2006.

Littérature secondaire:

Guy L. Beck. Sacred Sound. Experiencing Music in World Religions, Guy L. Beck (ed.), Waterloo: Wilfrid Laurier University Press, c2006, 2009.

Yitzhak Buxbaum. The Light and Fire of the Baal Shem Tov, New York/London: Continuum, 2008.

Adrienne Clarkson. “Leonard Cohen: A Monster of Love,” in Take This Waltz: A Celebration of Leonard Cohen, Michael Fournier & Ken Norris (eds.), Ste. Anne de Bellevue, Quebec: The Muses' Co., 1994, 23-25.

Loranne S. Dorman & Clive L. Rawlins. Leonard Cohen, Prophet of the Heart, London/New York/Sydney: Omnibus Press, c1990.

B.P. Fallon. Interview with Leonard Cohen at the B.P. Fallon Orchestra, RTE 2, March 2nd 1985, transcribed by Paula Jenkins for A Thousand Kisses Deep website, http://www.leonardcohencroatia.com/RTE.php.

Joseph H. Hertz. A Book of Jewish Thoughts: Messages and Memories, Joseph H. Hertz (ed.), New York: Barnes & Nobles, 1998.

Moshe Idel. Ben : Sonship and Jewish Mysticism, New York : Continuum, 2007.

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