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Quand l'oeuvre dépasse le Maître... |
Analyses
DEAR HEATHER : Quand l'oeuvre dépasse le Maître...
par Pierre-Henri Paulet
Un nouvel album de Leonard Cohen sera toujours une oeuvre à savourer
avec lenteur, à décortiquer sans précipitation, à apprécier
pleinement dans la modération. « Dear Heather », disponible trois
ans seulement après « Ten New Songs », est construit autour d’un
paradoxe incroyable, puisque ayant à la fois tout et rien d’un
disque de Cohen. Œuvre hétéroclite, parfois surprenante de
simplicité (pour ne pas dire de dépouillement textuel), « Dear
Heather » ne ressemble à aucun autre album du Maître. Bâclé pour
certain, épuré pour d’autres, il sera à n’en point douter l’objet de
bien des controverses. Et pourtant, à bien y regarder, tout est là
pour rappeler, souvent avec subtilité, les moindres aspects de
l’œuvre musicale du poète de Montréal. Les chœurs, le rythme, les
arrangements de « Go No More A-Roving » s’alignent parfaitement sur
le style de l’opus précédent, tandis que la guimbarde, utilisée sur
cette allusion convenue mais réussie aux attentats du 11 Septembre
2001 intitulée « On The Day », remémore aux plus nostalgiques «
Songs from a Room ». À ce petit jeu, l’on pourrait encore citer les
violons de « The Faith », clin d’œil peut-être involontaire au
chaleureux « Recent Songs » de 1979 tandis qu’une ultime piste,
enregistrement public issu d’une tournée effectuée en 1985,
ressemble bien à un adieu artificiel à la Scène, sur laquelle Cohen
semble ne plus vouloir monter…
Et pourtant, un élément de « Dear Heather » frappe l’auditeur
par-dessus tout : la magie qui émane de Cohen lui-même. Sur certains
titres, sa voix n’est plus qu’un souffle, spectral, derrière le
chant envoûtant de Sharon Robinson et Anjani Thomas, des choristes
qui n’en sont plus réellement… C’est le cas sur « Undertow » ou «
Morning Glory » et de façon plus impressionnante encore sur « The
Faith » où le Maître s’efface peu à peu. Et pourtant, il semble ne
jamais avoir été aussi présent sur une chanson ; l’œuvre dépasse le
Maître, et sa griffe suffit à nous faire vibrer. Dès lors,
qu’importe la banalité de « Morning Glory », le texte un peu idiot
et superflu de la chanson éponyme « Dear Heather » ; tout finit par
s’écouler en douceur. Après quelques écoutes, l’auditeur mature sera
apte à faire la part des choses et reconnaître comme il se doit le
génie, incarné par « On That Day », « The Letters » ou encore «
Nightingale ». Les textes s’apparentent indéniablement à des poèmes
; dès lors il n’est nullement surprenant d’entendre leur auteur
fredonner, réciter, laissant un temps de côté le chant proprement
dit. Tout cela pour évoquer quels aspects de la vie ? Sans doute les
fragments intimes les plus anodins : « The Letters » et « Because Of
» en sont un exemple limpide. Cohen, dont le fond des écrits appela
souvent à une réflexion quasi-métaphysique, médite ici sur un
quotidien banal ; ultime bouleversement de l’ouvrage, ultime pied de
nez.
Enfin, la question qu’il se pose est celle de l’intérêt d’un tel
album pour le grand public… Sans doute n’y en a-t-il aucun, mais
après tout, Leonard se soucie-t-il du grand public ? « Dear Heather
», tel un petit supplément pour inconditionnels, fera le bonheur des
exégètes et contribuera à alimenter pour longtemps la polémique que
les critiques les plus obtus ne manqueront pas de formuler à son
égard…
Mais place à la musique, et pour l’éternité : merci pour tout, dear
Leonard.
Pierre-Henri Paulet
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