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Two poets in a room, par Marc Gaffié |

Il s'agit de l'interprétation d'une citation de Leonard, extraite d'une émission de la télévision canadienne, "Authors"(1979). Dans cet extrait, Leonard, en réponse à M. Patrick Watson, précise le rôle que l'activité littéraire a pu jouer, a du jouer, dans son cheminement personnel.
Voici l'extrait en Real Audio (G2).
Cette citation de Baudelaire fait directement
référence à un "petit poème en prose" de Charles Baudelaire "A 1 HEURE
DU MATIN", que voici :
(avec les phrases reprises par Leonard en rouge)
La citation est suffisamment précise et fluide pour penser que Leonard a depuis longue
date intégré cette idée, que la poésie est un biais de confession, d'examen de
conscience (un autre poème de Baudelaire, "l'examen de Minuit" dans "Les
Fleurs du Mal" décrit cette activité). La journée du pêcheur se termine enfin,
mais se résout aussi, quand la porte se ferme à double tour. "let me do
something that will justify myself to myself" rajoute Leonard,sans rapport avec
les mots mêmes de Baudelaire. A l'idée du repentir s'ajoute l'ambition de trouver un
rôle structurant à l'activité littéraire : se justifier à ses propres yeux",
justifier cette vie de souffrance ; et l'on pense forcément au suicide que Leonard balaye
superbement dans cette même interview de 1979,en fin de programme "Too late for
suicide", un peu comme si l'écriture avait atteint son but de dompter la souffrance
du pêcheur, du déprimé... (cf "Minute prologue" in "Live songs" :
To heal the pain). Cette même idée peut être mise en relief avec l'émouvante anecdote
que Leonard a souvent citée, celle de la première expérience de sa vie littéraire :
quand il avait neuf ans, à la mort de son père, il enferma dans la doublure d'une de ses
cravates un message, et enterra l'ensemble à l'arrière de la maison. Leonard y voit la
"première épreuve de ce lien entre l'activité d'écrire et la survie"
("Songs from the life of Leonard Cohen").
Depuis 1979,nous avons eu la chance d'entendre cette longue mélodie du repentir du pêcheur, de l'homme en souffrance."Tower of Song" chante ce tribut que Leonard paye à un Dieu, qui lui donna une "golden voice" comme bâton de pèlerin. L'utilisation de la Tour est ancienne chez Leonard (dans "Suzanne" : "Jesus..... from his lonely wooden tower"). La mission de l'artiste également. Cette "Tour de la Chanson", Leonard s'y sent enchaîné à bon compte. C'est un confessionnal et un refuge temporaire.
Plus récemment, Leonard a donné du volume à ce rôle égoïste de
l'écriture, en y intégrant la société ("The Law"), la politique
("Democracy") ; peut-être n'a t'il alors été jamais plus épanoui que cette
période où il conçoit l'écriture à la fois comme "sa solution" et "une
aide offerte à ceux qui l'entendent". Plus originale encore est la publicité qu'il
fait désormais de cet état de choses, n'ayant pas peur de désigner son activité comme
un "business" ; c'est le "Let's go to business, now" que
Leonard déclare souvent en début de concert, et les vers d'"A thousand kisses
deep" :
I´m turning tricks ; I´m getting fixed, I´m back on Boogie Street.
I tried to quit the business - Hey, I´m lazy and I´m weak.
Dans ces vers, le péjoratif ("turning tricks" signifie "faire le trottoir") se mêle au simple aveu de faiblesse et de paresse. Mais finalement, c'est le retour, cyclique, à "Boogie Street", soit à la porte des studios d'enregistrement. "La "Tour de la Chanson" de Leonard serait bâtie sur la chambre noire où Charles Baudelaire s'éprouvait pêcheur, c'est une idée qui m'a séduit.
Marc Gaffié.
Copyright : Marc Gaffié, France, 1999
Photo : Claude Gassian, Best, Mars 1993