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Two poets in a room, par Marc Gaffié | |||||||||||||||||||||||||||||||||
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| Home -> Articles -> Analyses -> Two poets in a room | Mardi 7 février 2012 |
Analyses
Two poets in a room
par Marc Gaffié

Il s'agit de l'interprétation d'une citation de Leonard, extraite d'une émission de la télévision canadienne, "Authors"(1979). Dans cet extrait, Leonard, en réponse à M. Patrick Watson, précise le rôle que l'activité littéraire a pu jouer, a du jouer, dans son cheminement personnel.
Voici l'extrait en Real Audio (G2).
Cette citation de Baudelaire fait directement
référence à un "petit poème en prose" de Charles Baudelaire "A 1 HEURE
DU MATIN", que voici :
(avec les phrases reprises par Leonard en rouge)
A une heure du matin.
Enfin ! Seul ! On n'entend plus que le roulement de quelques fiacres attardés et
éreintés. Pendant quelques heures, nous possèderons le silence, sinon le repos. Enfin !
La tyrannie de la face humaine a disparu, et je ne souffrirai plus que par moi-même.
Enfin ! Il m'est donc permis de me délasser dans un bain de ténèbres !
D'abord un double tour à la serrure.Il me semble que ce tour de clef augmentera ma solitude et fortifiera les
barricades qui me séparent actuellement du monde.
Horrible vie ! Horrible ville ! Récapitulons la journée : avoir vu plusieurs hommes de
lettres, dont l'un m'a demandé si l'on pouvait aller en Russie par voie de terre (il
prenait sans doute la Russie pour une île) ; avoir disputé généreusement contre le
directeur d'une revue, qui à chaque objection répondait : "C'est ici le parti des
honnêtes gens", ce qui implique que tous les autres journaux sont rédigés par des
coquins ; avoir salué une vingtaine de personnes, dont quinze me sont inconnues ; avoir
distribué des poignées de main dans la même proportion, et cela sans avoir pris la
précaution d'acheter des gants ; être monté pour tuer le temps, pendant une averse,
chez une sauteuse qui m'a prié de lui dessiner un costume de Vénustre ; avoir fait ma
cour à un directeur de théâtre, qui m'a dit en me congédiant : "Vous feriez
peut-être bien de vous adresser à Z.. ; c'est le plus lourd, le plus sot et le plus
célèbre de tous mes auteurs ; avec lui vous pourriez peut-être aboutir à
quelque-chose. Voyez-le, et puis nous verrons" ; m'être vanté (pourquoi ?) de
plusieurs vilaines actions que je n'ai jamais commises, et avoir lâchement nié quelques
autres méfaits que j'ai accomplis avec joie, délit de fanfaronnade, crime de respect
humain ; avoir refusé à un ami un service facile,
et donné une recommandation écrite à un parfait drôle; Ouf ! Est-ce bien fini ?
Mécontent de tous et mécontent de moi, je voudrais bien me racheter et m'enorgueillir un
peu dans le silence et la solitude de la nuit. Ames de ceux que j'ai aimés, âmes de ceux
que j'ai chantés, fortifiez-moi, soutenez-moi, éloignez de moi le mensonge et les
vapeurs corruptrices du monde ; et vous, Seigneur mon Dieu ! Accordez-moi la grâce de
produire quelques beaux vers qui
me prouvent à moi-même que je ne suis pas le dernier des hommes, que je ne suis pas inférieur à ceux que je
méprise.
La citation est suffisamment précise et fluide pour penser que Leonard a depuis longue
date intégré cette idée, que la poésie est un biais de confession, d'examen de
conscience (un autre poème de Baudelaire, "l'examen de Minuit" dans "Les
Fleurs du Mal" décrit cette activité). La journée du pêcheur se termine enfin,
mais se résout aussi, quand la porte se ferme à double tour. "let me do
something that will justify myself to myself" rajoute Leonard,sans rapport avec
les mots mêmes de Baudelaire. A l'idée du repentir s'ajoute l'ambition de trouver un
rôle structurant à l'activité littéraire : se justifier à ses propres yeux",
justifier cette vie de souffrance ; et l'on pense forcément au suicide que Leonard balaye
superbement dans cette même interview de 1979,en fin de programme "Too late for
suicide", un peu comme si l'écriture avait atteint son but de dompter la souffrance
du pêcheur, du déprimé... (cf "Minute prologue" in "Live songs" :
To heal the pain). Cette même idée peut être mise en relief avec l'émouvante anecdote
que Leonard a souvent citée, celle de la première expérience de sa vie littéraire :
quand il avait neuf ans, à la mort de son père, il enferma dans la doublure d'une de ses
cravates un message, et enterra l'ensemble à l'arrière de la maison. Leonard y voit la
"première épreuve de ce lien entre l'activité d'écrire et la survie"
("Songs from the life of Leonard Cohen").
Depuis 1979,nous avons eu la chance d'entendre cette longue mélodie du repentir du pêcheur, de l'homme en souffrance."Tower of Song" chante ce tribut que Leonard paye à un Dieu, qui lui donna une "golden voice" comme bâton de pèlerin. L'utilisation de la Tour est ancienne chez Leonard (dans "Suzanne" : "Jesus..... from his lonely wooden tower"). La mission de l'artiste également. Cette "Tour de la Chanson", Leonard s'y sent enchaîné à bon compte. C'est un confessionnal et un refuge temporaire.
Plus récemment, Leonard a donné du volume à ce rôle égoïste de
l'écriture, en y intégrant la société ("The Law"), la politique
("Democracy") ; peut-être n'a t'il alors été jamais plus épanoui que cette
période où il conçoit l'écriture à la fois comme "sa solution" et "une
aide offerte à ceux qui l'entendent". Plus originale encore est la publicité qu'il
fait désormais de cet état de choses, n'ayant pas peur de désigner son activité comme
un "business" ; c'est le "Let's go to business, now" que
Leonard déclare souvent en début de concert, et les vers d'"A thousand kisses
deep" :
I´m turning tricks ; I´m getting fixed, I´m back on Boogie Street.
I tried to quit the business - Hey, I´m lazy and I´m weak.
Dans ces vers, le péjoratif ("turning tricks" signifie "faire le trottoir") se mêle au simple aveu de faiblesse et de paresse. Mais finalement, c'est le retour, cyclique, à "Boogie Street", soit à la porte des studios d'enregistrement. "La "Tour de la Chanson" de Leonard serait bâtie sur la chambre noire où Charles Baudelaire s'éprouvait pêcheur, c'est une idée qui m'a séduit.
Marc Gaffié.
Copyright : Dr Marc Gaffié, France, 1999
Photo : Claude Gassian, Best, Mars 1993
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