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Le Cercle de Minuit

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(Leonard Cohen chante "The Future")

Michel Field : Graeme Allwright, qu'est-ce que vous pensez de ce texte?

Graeme Allwright : Oh je l'avais déjà entendu, et je trouve ce texte très très intéressant. Enfin, pas gai du tout, mais ça c'est son style hein.

MF : Leonard Cohen, il vous arrive de rire parfois?

Leonard Cohen : Toujours!

MF : Pourquoi vous le cachez aussi bien?

LC : Pas du tout je ne le cache pas. Mes chansons contrairement à ce que dit mon ami Graeme sont très gaies; vraiment!. A la base mes chansons sont des plaisanteries.

MF : Au départ ce sont des plaisanteries, mais comme vous mettez 3-4 ans à les écrire, à l'arrivée, on n'a pas l'impression que c'est une plaisanterie ce qu'on vient d'entendre.

LC Oui, je suis très heureux quand elles sont terminées.

MF : C'est très difficile?

LC : C’est difficile comme travail, c’est du travail, c’est pas spécialement angoissant, c’est pas de la souffrance, c’est du travail. Tout le monde sait que le travail est généralement dur.

MF : il parait qu'un jour Bob Dylan vous a dit un jour "cette chanson je l'ai écrite en 1/4 d'heure", et vous avez un peu tiré la gueule.

LC : Oui, je voudrais appartenir à cette tribu. Malheureusement j'appartiens à l'autre tribu.

MF : Vous dites, "je suis de plus en plus dur en vieillissant, cet album a commencé comme un papillon, il s'est terminé comme un char d'assaut".

LC : Oh oui ça c'est vrai; c'est un char d'assaut qui peut traverser tous les terrains, et peut-être que cet album durera 30 ans, comme une Volvo; mes chansons durent généralement 30 ans comme une Volvo.

(Rires)

MF : Pourquoi avez-vous ce rapport à la prophétie de la catastrophe? Est-ce parce que vous avez une culture juive?

LC : C’est mon métier…

(Rires)

MF : Pourquoi?

LC : C’est dans mon sang. Je ne peux pas faire autre chose. Il y a très peu de choses que je sache bien faire. Je peux laver la vaisselle, faire le ménage et... les prophéties. C'est toujours les catastrophes, c'est tres facile pour un prophète aujourd'hui. C'est la catastrophe!

MF : Partout ?.

LC : Partout!

C'est vrai! En Europe tout le monde résiste à cette idée. Mais vous avez une guerre à quelques kilomètres d'ici, une famine à quelques kilomètres d'ici....En Amérique, quand je dis que l'avenir c'est le meurtre, personne ne résiste à cette idée, mais ici quand vous êtes au milieu d'une catastrophe, d'un massacre, tout le monde résiste à cette idée. Mais l'avenir c'est maintenant, c'est le présent.

MF : Et pourquoi cette résistance des européens à ouvrir les yeux?

LC : Ce sont des grands artistes les européens, ce sont de grands rêveurs !.

MF : Vous avez le sentiment que vous pouvez choquer avec les paroles de "The future"?

LC : J'ai jamais essayé de choquer, jamais eu cet appétit; si j'ai un appétit c'est de dire quelque chose avec lequel je peux vivre en gardant le respect de moi-même; c'est simplement ça.

MF : Alors cette vision pessimiste que vous avez de l'homme, de l'humanité vous dites qu'elle commence à la fin des années 70, qu'est-ce que vous voulez dire par là?

LC : Un pessimiste c'est quelqu'un qui attend la pluie, et moi je suis déjà tout mouillé. Je n'attends pas la pluie; nous sommes dans une catastrophe; ça ne vaut pas la peine de l’attendre; tout le monde sait que nous sommes dans cette  catastrophe. C'est le déluge, et ce n'est pas "après moi le déluge", c'est "avec moi le déluge".  

MF : Vous avez dit un jour: "il n'y a plus de vie intérieure, il n'y a plus non plus de vie extérieure; et moi je me tiens à la limite, à la faille". Quelle est cette limite, cette faille?

LC : Il n'y a que la lumière, mais les gens ne regardent pas la lumière. La lumière est la base de tout, nous sommes noyés dans la lumière, mais avec des lunettes noires. C'est toujours la lumière, ce n'est que la lumière; c'est nous qui inventons cette idée de ténèbres, de l'ombre.

MF : Vous croyez au péché?

LC : Oui, mais le Dieu pêche avec moi.

(Rires)

MF : Vous dites "la culpabilité, on la désavoue aujourd'hui, on n'en fait plus cas, alors que c'était la seule maladie qui permettait de résister au pêché" Vous êtes pour un retour de la culpabilité?

LC : La culpabilité, c'est un très bon moyen pour savoir quand quelque chose n'est pas bon!

MF : Et c'est encore meilleur…

(LC rit)

MF : Vous écrivez des chansons, des poèmes, des romans pourquoi cette diversité?

LC : Pour moi c'est comme une longue chanson. Je ne fais pas de séparations entre les différents aspects du travail.

MF : Pourtant quand vous écrivez, à un moment, vous décidez que sur tel texte vous allez adapter de la musique et pas sur tel autre... ?

LC : Non non, les textes et la musique sont nés ensemble. Car il y a une différence entre des lyrics et un poème, mais c'est très technique, et très ennuyeux à expliquer.

MF : Vous avez dit "je crois que j'ai oublié qui j'étais, car ce n'était pas passionnant, il vaut mieux savoir qui on n'est pas!" ....

LC : J'ai dit ça??

MF : Je vous jure…. !.

(Silence)

MF : Ah ça fait 48 h que je vous lis et ......

LC : Oh vous êtes très gentil .....

MF : ….et je suis désespéré!

(Rires).

LC : Je suis très peu attaché à mes opinions, surtout celles à mon propos.

Photo : BL Records, Montreux, 1992

MF : Geoffrey Oryema, comment s'est fait la rencontre avec Leonard Cohen et pourquoi avoir chanté une de ses chansons?

Geoffrey Oryema : Leonard Cohen représente pour moi une génération, une époque, ou mieux UN ENSEMBLE, un ensemble qui se démode pas. Il a parlé tout à l'heure des Volvo... C'est tout à fait ça!

MF : on va avoir des problèmes avec le CSA..!!

GO : un ensemble qui dure toujours…

MF : Avec une élégance en plus.... mais ça c'est un jugement personnel sur les voitures.

GO : Oh oui, tout fait! Mon enfance a été bercée par la musique de Leonard Cohen et c'est la raison pour laquelle quand j'ai été contacté pour participer à son hommage, ma réponse fut évidente, et s'inscrit dans cet espace qu'il a créé il y a quelques années, et qui dure toujours, qui se renouvelle…

LC : Oh thank you so much, that's very kind.

MF : Leonard Cohen, c'est important pour vous que des générations de jeunes rockers vous reconnaissent comme un père spirituel…?

LC : Je suis très content d'être un maillon d'une chaîne entre les générations parce que moi-même j'ai reçu beaucoup des gens qui m'ont précédé, et c'est très agréable de donner quelque chose à une autre génération.

MF : Vous vous tenez au courant de la musique nouvelle, des goûts des jeunes?

LC : Oui, parce que la musique de la chambre de ma jeune fille glisse sur les murs et je ne peux pas l'éviter...

MF : Elle a quel âge?

LC : 18ans.

MF : Et elle a du Leonard Cohen dans sa discothèque?

LC : Heureusement je peux témoigner qu'elle a mes disques.

MF : C'est pas vous qui les avez glissés?

LC : Non!

MF : Vous avez tourné dans "Miami Vice" ("Deux flics à Miami")

LC : Oui, c'est un de mes péchés.

MF : Avec culpabilité?

LC : Non, sans culpabilité, parce que j'ai été invité, à faire un cameo (une apparition); j'avais refusé plusieurs fois mais mes enfants qui avaient 8 et 10 ans à l'époque, ont su que je refusais, et m'ont accusé d'inhiber leur vie sociale....(Rires) ... et pour cette raison, j'ai finalement accepté. J'avais un rôle assez important mais à la première scène, après quelques mots, ils ont préféré donner mon texte à quelqu'un d'autre....

MF : Et votre carrière s'est arrêté là.... bon, tant pis, ou tant mieux... ?

(...)

MF : Graeme Allwright, je voudrais d'abord vous rendre hommage car vous êtes quelqu'un de très important pour des gens comme moi qui ont découvert Cohen par votre intermédiaire. Alors pourquoi cette volonté de traduire Leonard Cohen et d'être ainsi le messager de sa parole ?.

GA : Eh bien il s'est passé quelque chose d'assez curieux la première fois que j'ai écouté un album de Leonard Cohen (en 1968) : j'ai eu l'impression d'avoir écrit ses chansons. C'est bizarre hein !! !! Alors c'était plus qu’une  envie, c'était un besoin profond, de faire connaître au public français ce qu'il racontait, PARCE QUE JE TROUVAIS CELA PASSIONNANT! !

MF : Leonard Cohen, cela a été important pour vous cette traduction en français de vos chansons?. Ca vous a permis de mieux communiquer avec le public français?.

LC : D'abord je voudrais dire que Graeme c'est un ami, et que je l'admire beaucoup. Je n'avais jamais entendu auparavant ce qu'il a dit à propos de cette impression d'avoir écrit mes propres chansons. Cela me touche énormément. Oh je m'excuse, je n'ai pas répondu à votre question.

MF : Ce n’est pas grave! L'essentiel c'est de vous entendre.

(Graeme Allwright chante en direct "L'étranger". Puis une discussion s'engage avec une jeune poétesse qui déclame sa "Suzanne")

MF : Leonard Cohen, vous tenez à la résistance de la poésie y compris par rapport à la chanson?

LC : Je ne crois pas qu’il y ait un conflit entre les deux. A mon avis c'est très bien que la chanson prenne beaucoup d'énergie, pendant que la poésie reste là, la poésie pure !. C’est très bien quand la poésie n'est pas populaire ; c' est merveilleux de renouveler la langue dans un métier caché, pas populaire. C'est très important de conserver cette différence. Les chansons sont merveilleuses, il y a de la poésie dedans, il y a de la chanson dans la poésie, mais le métier, la pratique de la poésie dans une chambre cachée, derrière un voile, c'est ça le vrai. fourneau du langage.

(Puis Geoffrey Oryema interprète en direct "Suzanne", accompagné de Jean-Pierre Alarçen à la guitare ; de chaleureux remerciements de Michel Field à Leonard Cohen mettent un terme à l’émission)


Copyright : Michel Field - France 2, décembre 1992.
Transcript par Marc Gaffié.
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Le site de France 2 est http://www.france2.fr
 
 
Photos : Leonard Cohen (BL records, Montreux, 1992)
             Graeme Allwright (Marc Gaffié, Toulouse, 1999)

Il faut noter que cet interview a été diffusé en live intégral, et en Français !.

The English version is on Marie Mazur's site.

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