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Dear Heather - 2004

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Sève et subtile essence d'une plénitude
par Benoît Décker


SÈVE ET SUBTILE ESSENCE D’UNE PLÉNITUDE


Pour se préparer à écouter le dernier CD de Léonard COHEN, il semblerait que certains critiques eussent été mieux éclairés à se demander, avant l’ouverture : « Qu’est-ce qu’un poète, une image, un chant ? ».
Puis, tenant compte du sentier épousé : « Quel est cet âge de la vie où le mystère inexprimable trouve écho dans le cœur tel un parfum…de bruyère ? ».

Car le parfum de bruyère est vraiment subtil. Il faut le saisir au vol sur le bord du sentier, dans « la gloire du matin », le garder dans son cœur pour le porter au soir.

Or, cette gloire du matin saurait-t-elle revêtir à la fois : la gloire de la bruyère en son essence et l’instant solennel flottant au fond de l’âme de l’homme mûr - en sa vie - recherchant encore ?

L’artiste, faiseur d’images et de mythes, loge en cette alchimie, dont il n’est pas propriétaire mais locataire de passage. C’est l’humanité tout entière qui rédige le bail au fil des millénaires. - Eh ! oui : ça fait un bail ! - Et, dès le commencement, la bruyère, bien sûr, - comme le Tao : fuyante, insaisissable - ; - chuchoteuse et rieuse mais aussi rustique (1) - , s’en est mêlée !

Je vous écris ceci de Bretagne, avec l’humilité d’une infime connaissance qui arpente la lande et le granit. Mais ce pourrait être aussi bien du cœur d’un glacier ou d’un désert, car la glace et le sable ont connu la bruyère longtemps avant les hommes, donc avant la critique.

Oui : chère Bruyère.
DEAR HEATHER.
Je suis touché par ton air d’enfance, ta simplicité éthérée, ta sève efficace, ta quiétude dans le chant et dans la diction, ton détachement, l’apaisante complicité de tes voix féminines,
Ta plénitude.
Dans « Morning Glory », c’est une vision très interrogative que Léonard COHEN nous fait partager, en lançant :

« Est-ce que nous avançons vers un moment transcendantal ? ».

Et ce n’est peut-être pas un hasard si déjà la pochette de « NEW SKIN FOR THE OLD CEREMONY » (1974) représente une des vingt et une gravures du Rosarium philosophorum (ouvrage alchimique édité en 1550), et pas n’importe laquelle : celle illustrant la conjonction, l’union des contraires.

Carole Sédillot, dans son ouvrage sur la psychologie Jungienne (2), écrit à propos de cette gravure :
« La mer engloutit désormais le Roi et la Reine et la relation s’effectue dans les ténèbres de l’inconscient, leur coïtus se déroule dans l’eau. Ils sont retournés au début de la massa confusa, ou le chaos débridé, et à ce moment précis le lapis (3) est conçu.
Il est nécessaire de lire cette union biologique, charnelle et terrestre sur un registre subtil, philosophique ou spirituel et ne pas considérer uniquement l’érotisme saisissant de la gravure.
L’unification des opposés s’accomplit obligatoirement par l’accouplement des substances quelles qu’elles soient. Il s’agit ici de se perdre et de se fondre dans l’autre pour l’intégrer. Ce qui est deux devient un, ce qui est projeté sur l’autre est récupéré au profit du moi.
(Cette allégorie) de la copulation, de l'union psychique des contraires, représente les acteurs avec des ailes, comme des oiseaux, pour insister sur le fait qu’ils figurent aussi des êtres d’esprit et de pensée. »

A propos de cette énergie vitale qui nous transporte - et dont le siège est l’âme : au-delà de toute connotation « religieuse », selon C.G.Jung - je me risque ici à interpréter :
« Est-ce que nous avançons vers un moment de métamorphose ? » : du Soi vers la clarté.
Question tellement ouverte, qu’on serait tenté d’ajouter :
Ou bien : doit-on s’attendre à une nouvelle et redoutable confrontation à la régression… ? : du Moi vers l’ombre.

Toutefois, ce type d’interprétation ne doit pas méprendre : Léonard COHEN nous fait partager aujourd’hui douze lumineux rivages d’un recueillement suivi d’une valse – donc : treize titres au total - à aborder dans la gratitude de l’« émouvance » (la sienne, la nôtre) ; et il se pourrait bien qu’à travers cette alliance passée dans l’écoute, se présentât pour nous une des portes esquissées du transcendantal. Tout bonnement et sûrement : « C’est bon. C’est ça » ! (4)

Au lieu de tirer nonchalamment sur les œuvres des derniers grands poètes et troubadours actuels de l’Occident, il serait sans doute plus sage de nous interroger sur l’intuition du chaos possible dont il se pourrait bien qu’ils fussent les messagers, dans l’ineffable et inconscient ressenti collectif.
Non que l’Occident égotiste et mercantile n’abritât déjà plus suffisamment de poètes (et c’est heureux !), mais petit est le nombre de ceux et celles qui parviennent à se faire entendre internationalement, avec autant de grâce et de profondeur d’âme, en élevant l’Image au niveau du Chant : Le Chant intérieur. Le Chant Sacré. Le Chant des Partisans. Le Chant du Monde. Le Chant Général. Le Chant du grillon.

Il est aussi un monde où l’image tue l’Image, la chansonnette tue le Chant, le racontar tue l’Oeuvre. Le vénal tue le grillon. Le manque d’empathie tue.

Il paraît dès lors encore plus nécessaire d’écouter et de lire Léonard COHEN sur un registre subtil…De saluer tous ces chœurs qui se font Cœur, jusqu’à l’unisson.

Ô, chère bruyère,
Par mille écoutes et mille vibrations
Par les landes et les sous-bois silencieux
Essayant de capter le secret de tes sources

Ton charme est resté sourd à la flagornerie comme à la médisance.

Par la voie de ta sève, la voie de ton essence
frissonnante « comme un bébé qui tremble »
pour tous ces autrefois au clair de la lune
et pour le futur

Un très grand présent que « DEAR HEATHER ».

Merci, grand frère.

Benoît (25/11/04).

Epilogue :

Certains critiques, tout en trouvant DEAR HEATHER « remarquable », ont parlé d’ une « ambiance crépusculaire », de « semblant de sérénité » etc.
Si je préfère, pour ma part, parler de « plénitude », c’est qu’il semble exister un âge où, ayant tout traversé, l’homme mûr, devient passeur et passage à son tour. Cette révolution intérieure témoigne de la richesse et de l’ampleur d’une vie entière, par-delà le « crépusculaire » ou le « serein ».
Il ne s’agit pas ici de parler de « la » plénitude mais d’une plénitude, inscrite dans un lieu et dans un moment : « upon the shore, beneath the bridge that they are building on some endless river » (sur le rivage, sous le pont qu’ils construisent au-dessus d’un fleuve sans fin) –
[Musique d’ailleurs 1 – Léonard COHEN – Christian BOURGOIS Editeur – traduction Jean GUILOINEAU – in « The stranger song »]


(1) Rustique : d’une simplicité rude – En botanique : qui s’adapte à toutes les conditions climatiques. Le « rustique » est aussi l’outil du tailleur de pierre.
(2) « ABC de la psychologie Jungienne » - Carole SEDILLOT - Editions Michel Grancher – Paris, 2003.
(3) Lapis ou Lapis-lazuli : lazurite, « pierre d’azur » (latin médiéval). La pierre philosophale, d’après les alchimistes, pouvait transmuter en or.
(4) Treize est le nombre symbolisant l’ouverture d’un cycle nouveau. Ce nombre n’apparaît pas sur la jaquette, en liste des titres. Il semblerait que Léonard COHEN aît voulu s’arrêter au nombre Douze, qui correspond à la plénitude, à l’achèvement et à l’intégralité d’une chose. Une valse suit. Celle de Tennessee.


Ecrit le 25 novembre 2004
Pour Patrice CLOS
Site web français de Léonard COHEN

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56000 VANNES

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