Une première réaction - Par
Pico Iyer
Traduction en français
par Marc Gaffié
"C’est un adieu sous les feux", me
surpris-je à me dire à ma première écoute de “Dear Heather”. J’étais
installé dans un petit pavillon du centre de L.A., observant dans un
jardin ensoleillé les fleurs, le torrent continu d’une fontaine où
s’ébattaient des oiseaux, (la rocade d’à coté me semblant à des
années-lumière), et cet album que j’écoutais semblait une
transcription de la scène qui m’entourait. Des albums du passé,
particulièrement pour le dernier d’entre eux, “Ten New Songs”,
Leonard Cohen semblait souvent pousser ses chansons dans l’ombre et
le silence, là où toute chose s’éteint. Et la puissance de ce « Ten
New Songs » me semble effectivement reposer sur sa singularité, son
ton unitaire, les chansons s’enchaînant l’une à l’autre avec une
intensité autant grave que retenue. C’était l’oeuvre d’une cellule
adossée à un site de méditation perché sur les montagnes.
“Dear Heather” pour moi est plutôt l’oeuvre du retour au monde, la
célébration de ses beautés malgré leur fugacité. Dans l’une de ses
anciennes chansons sur la vie monastique, Cohen décrivait comment «
la nuit s’avançait », alors qu’il s’enfonçait dans l’obscurité pour
séduire « Notre-dame de la Solitude » ; là je sens comme si la nuit
refluait, la lumière revenant. La première surprise de l’album est
la présence d’arrangements fleuris et variés, le chanteur
papillonnant de style en style comme une abeille butinant les
fleurs. A ma première écoute j’imaginais une série d’objets alignés
sur une table, savamment arrangés comme de brillantes balles de
couleur, dépouillées et lumineuses, mais ne suggérant rien d’autre
qu’elles-mêmes. Comme l’offrande d’un Dimanche matin ensoleillé chez
soi.
Cohen plus que quelconque autre auteur-compositeur vivant a souffert
tout au long de sa vie d’allégations, au moins pour ce qui concerne
sa légendaire et ténébreuse vie; les gens retiennent ses chansons
sur les femmes ou celles abusant du – souvent métaphorique- mot “nu”
mais manquent l’essentiel. La deuxième chanson de l’album nous amuse
du Cohen attendu, des femmes nues suppliant « Leonard, regarde-moi !
» Le fait d’user et d’abuser de son propre nom est comme une façon
de nous faire saisir qu’il nous parle là de la figure qui traverse
le globe via par les rumeurs, les journaux à scandales. Avec cette
seconde chanson, Leonard prend le large.
Les autres surprennent par leur sens de l’accomplissement, ou dit
autrement par leur manque de gravité évident, leur liberté vis-à-vis
d’une prévisible profondeur. Elles sont transparentes: ce sont des
brouillons de carnets, des post-it de frigidaires. Quand on
attendrait Cohen s’immiscer en profondeur dans la chanson, nous
gratifier de nouvelles rimes, il fait marche arrière, reprend le
même vers. Quand on l’attendrait surprenant à l’habitude, aux rimes
inattendues, il nous offre à la place le mot que l’on attend
finalement. Et souvent les mots se dissolvent plus ou moins au fur
et à mesure que son chanteur les récitant, voire les incantant,
explore une contrée où la musique dépasse la musique, se rapprochant
de la prière ou de l’incantation rituelle « And your legs white from
the winter ».
Tout au long de l’album la voix de Cohen, qui avait amorcé une
retraite sur “Ten New Songs” où Sharon Robinson sa complice et
productrice associée menait plusieurs chansons, s’éloigne petit à
petit de nous auditeurs, avant d’être couverte par les voix d’Anjani
Thomas et de Robinson, remplaçant sa voix ténébreuse par des
ornements vocaux moins denses. Un tour de chant d’adieu en quelque
sorte.
A première écoute je me suis demandé ce que les auditeurs feront de
ce disque. Beaucoup des fans de Cohen recherchent de long et noueux
poèmes, des paraboles et un marmonnement théologique; ceux-là ne
sont pas prêts à l’écoute de ces chansons aussi directes et pleines
de fraîcheur « Renaissance ». Cohen nous donne là ses notes
personnelles, des instantanés, des choses qu’il pourrait recueillir
pour écrire une lettre à un ami. Je suis sûr qu’il ne s’agit pas
d’une coïncidence – il n’y a pas de hasard dans les albums de Cohen
– si dans le livret du CD on retrouve des esquisses partout,
simples, insolites, sans fioritures, et si dans d’autres pages le
texte est noyé par des dessins.
Quiconque écrit sait que la transparence est au moins aussi
difficile à atteindre qu’un mystère. Le mystère c’est de saisir ce
qui est au-delà du soi, ou dans le soi; la transparence c’est
rappeler tout ce qui est en dehors du soi et indépendant de lui.
Généralement, quand nous décrivons quelque chose, nous l’embrumons
de nos pensées, de nos projections, de nos aspirations quant à elle,
de nos confusions. Rendre compte d’une chose telle qu’elle est est
une des tâches les plus difficiles, comme expliquer pourquoi on aime
une nature morte de Cézanne, un petit chariot rouge dans un poème de
William Carlos Williams.
C’est aussi chose aisée de sous-estimer ou d’imaginer. Je vois d’ici
un critique musical se pâmer de la façon dont tel album bouleverse
la palette des couleurs en en inventant, album d’une vie, album du
jour. Mais l’exégète sera désemparé par le fait que les mots eux
s’en tiennent là, n’abandonnant rien d’autre qu’eux-mêmes. Il n’y a
pas de “truc”, pas d’annotation. Cohen a toujours été la voix d’une
lutte, du conflit et de la quête; cette fois il est devenu quelque
chose de difficile à accepter pour nous tous, une voix de
contentement. C’est comme s’il avait retiré son être des choses pour
pouvoir dire “This is what they are. They have no need of me” (“Voila
ce qu’elles sont, Elles n’ont nullement besoin de moi”).
En essayant de saisir cet album, en fait insaisissable car il se
situe délibérément en pleine lumière, illuminée, moins dissimulé
qu’à l’habitude chez Cohen, je pensais à ces poèmes des japonais
parmi lesquels je vis. L’observation du monde est pour eux
l’observation d’un rituel, d’une religion. C’est par exemple grâce à
leur que Pound tira son imagination, que William Carlos Williams
trouva sa roue de chariot. La discipline Zen nous apprend à regarder
ce qui est face à nous, et ce qui est sous nos pieds. Nul besoin de
chercher l’illumination ou la Beauté ou la sagesse d’analyse, nul
besoin d’aspirer au sens ou à la profondeur. Tout est déjà là,
devant nos yeux.
--Pico Iyer
Rio de Janeiro
4 Août 2004