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Dear Heather - 2004

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Notes

Louanges du provisoire - Par Leon Wieseltier

Une première réaction - Par Pico Iyer


Louanges du provisoire - Par Leon Wieseltier

19 Août 2004 par Leon Wieseltier

Traduction en français par Christine Vasse  

"Il me semble que j'ai aperçu une sorte de tache dans ma maison". Ce sont les paroles énigmatiques tirées du Livre du Lévitique, que le propriétaire d'une maison adresse à un prêtre alors qu'il remarque une étrange lésion sur sa demeure, et il cherche à se débarrasser de l'impureté que dénote cette souillure sur ses murs. Ce qu'il y a de si surprenant dans cette parole, ce qui a fait qu'elle a été remarquée par les commentateurs, c'est son côté hésitant, son imprécision, son incertitude. Il est rare dans les Ecritures que quelqu'un ne soit pas certain. Mais cet homme ne mentionne pas une moisissure dans sa maison, il mentionne son impression d'avoir une moisissure dans sa maison. Pourquoi ? Peut-être que sa peur a ébranlé sa confiance en lui. Mais une autre explication (il y a toujours une autre explication !) a été donnée. Le propos de cette locution, si étrangère à l'univers biblique et si familière à l'univers humain, c'est, selon les paroles d'un rabbin de l'Antiquité, pour apprendre à votre langue à dire "je ne sais pas".

Ainsi s'achève la moitié du premier jet de "Dear Heather". Mais c'est précisément grâce à une langue de ce genre que ce disque réfléchi, attractif et fédérateur est arrivé. Pour les poètes, les artistes, mes penseurs, il n'y a pas plus dangereuse illusion que l'illusion du mot ultime. Rien ne peut être comparé au mot ultime, parce qu'à un autre moment la lumière changera, la page sera tournée, la caresse cessera, la glace cédera, l'ombre passera, le verre se brisera, les nouveaux mots arriveront - le mot ne ressemblera plus à ce qu'il était, le mot ne sera plus ce qu'il était, lorsque vous aviez écrit, dit ou chanté les mots qui étaient destinés à le saisir, à le fixer et à définir sa substance et sa signification une fois pour toutes. L'idéal du mot ultime correspond seulement à un désir d'être exempté de la variabilité et de la mutabilité de la vie, d'amener expérience et expression vers une fin. Derrière la grandiosité du mot ultime, le grand exposé, l'image finale, la conclusion ultime - derrière toute cette vanité et toutes ces coercitions se cache une désolante lassitude et une autorité trompeuse.

"Dear Heather" est la riposte à une telle lassitude et le rejet d'une telle autorité. Sa réussite réside dans le fait que son échelle a été réduite. Cohen a toujours été fasciné par sa propre petitesse : il ne se rebelle pas autant contre elle qu'il ne s'en rebelle à l'intérieur. Son art a été un long et vivifiant effort pour amener le signifiant à sortir de l'insignifiant. Il n'a jamais présenté quelque chose de grand ou de durable sauf de façon ironique, comme qui dirait : voilà ce que lui fait sans savoir qu'il le fait. Et "Dear Heather" est le parfait exemple de sa brillante modestie. Ici, le sujet a rattrapé la philosophie. Le disque est un carnet de notes, un assemblage, un cahier de croquis, un recueil d'idées, d'impressions, d'observations et de choses diverses - la déclaration définitive du joyeux désintérêt de Cohen pour le définitif. L'ambiance y est provisoire, digressive, incomplète, tranquille, expérimentale, généreuse, artisanale. "Dear Heather" est situé au milieu du travail et au milieu du monde. Cohen chante, mais pas tout le temps; il y a des moments où il laisse les autres chanter. (particulièrement Anjani Thomas, celle dont la voix hors du commun a fait que Cohen a trouvé le plus angélique de ses "anges".), et par moment il parle, il dit ses propres mots ou les mots des autres, il souhaite offrir ce qu'il aime à entendre. Même dans la tristesse, il vient aux louanges.

Le disque révèle son propre manque de grandiloquence. Aucune émotion n'est exempte de l’insistance qu'il a sur la réalité et la beauté de l'ordinaire. Prenez "On that day", la contribution de Cohen au deuil du 11 Septembre 2001. A l'occasion du "jour où on a blessé New York", il a écrit une courte chanson. Elle ne dure que 2 minutes, et elle inclus la vibration non élégiaque d'une guimbarde. Mais il n'y a aucun blasphème dans cette simplicité. Pas du tout. La chanson est profondément touchante dans son refus de la tentation de la grandiloquence, et aussi dans son argument comme quoi on doit répondre au mal par la folie ou par l'utilité. Comparez cette invraisemblable commémoration aux hymnes funèbres emphatiques de la scène rock suscités par la catastrophe de New York et vous aurez une leçon sur l'honnêteté du chagrin. Ou prenez "Dear Heather", la chanson au titre méchamment amusant. Ici ce n'est pas la désolation qui est retranscrite dans la locution du réel, c'est son désir. Une femme marche aux côtés d'un homme et le détruit si complètement qu'il doit réapprendre à être signifiant. Cohen est titillé par la banalité de son propre désir. Là où il y a eu l'angoisse il y a désormais la bêtise. L'envie persiste, mais c'en est fini de l'esclavage. Et la preuve de la liberté intérieure est partout dans "Dear Heather". C'est une fenêtre ouverte sur le coeur d'un homme singulièrement intéressant et singulièrement mortel, un homme avec de l'estomac pour se qui est passager.

 



Une première réaction - Par Pico Iyer

Traduction en français par Marc Gaffié

 "C’est un adieu sous les feux", me surpris-je à me dire à ma première écoute de “Dear Heather”. J’étais installé dans un petit pavillon du centre de L.A., observant dans un jardin ensoleillé les fleurs, le torrent continu d’une fontaine où s’ébattaient des oiseaux, (la rocade d’à coté me semblant à des années-lumière), et cet album que j’écoutais semblait une transcription de la scène qui m’entourait. Des albums du passé, particulièrement pour le dernier d’entre eux, “Ten New Songs”, Leonard Cohen semblait souvent pousser ses chansons dans l’ombre et le silence, là où toute chose s’éteint. Et la puissance de ce « Ten New Songs » me semble effectivement reposer sur sa singularité, son ton unitaire, les chansons s’enchaînant l’une à l’autre avec une intensité autant grave que retenue. C’était l’oeuvre d’une cellule adossée à un site de méditation perché sur les montagnes.

“Dear Heather” pour moi est plutôt l’oeuvre du retour au monde, la célébration de ses beautés malgré leur fugacité. Dans l’une de ses anciennes chansons sur la vie monastique, Cohen décrivait comment « la nuit s’avançait », alors qu’il s’enfonçait dans l’obscurité pour séduire « Notre-dame de la Solitude » ; là je sens comme si la nuit refluait, la lumière revenant. La première surprise de l’album est la présence d’arrangements fleuris et variés, le chanteur papillonnant de style en style comme une abeille butinant les fleurs. A ma première écoute j’imaginais une série d’objets alignés sur une table, savamment arrangés comme de brillantes balles de couleur, dépouillées et lumineuses, mais ne suggérant rien d’autre qu’elles-mêmes. Comme l’offrande d’un Dimanche matin ensoleillé chez soi.

Cohen plus que quelconque autre auteur-compositeur vivant a souffert tout au long de sa vie d’allégations, au moins pour ce qui concerne sa légendaire et ténébreuse vie; les gens retiennent ses chansons sur les femmes ou celles abusant du – souvent métaphorique- mot “nu” mais manquent l’essentiel. La deuxième chanson de l’album nous amuse du Cohen attendu, des femmes nues suppliant « Leonard, regarde-moi ! » Le fait d’user et d’abuser de son propre nom est comme une façon de nous faire saisir qu’il nous parle là de la figure qui traverse le globe via par les rumeurs, les journaux à scandales. Avec cette seconde chanson, Leonard prend le large.

Les autres surprennent par leur sens de l’accomplissement, ou dit autrement par leur manque de gravité évident, leur liberté vis-à-vis d’une prévisible profondeur. Elles sont transparentes: ce sont des brouillons de carnets, des post-it de frigidaires. Quand on attendrait Cohen s’immiscer en profondeur dans la chanson, nous gratifier de nouvelles rimes, il fait marche arrière, reprend le même vers. Quand on l’attendrait surprenant à l’habitude, aux rimes inattendues, il nous offre à la place le mot que l’on attend finalement. Et souvent les mots se dissolvent plus ou moins au fur et à mesure que son chanteur les récitant, voire les incantant, explore une contrée où la musique dépasse la musique, se rapprochant de la prière ou de l’incantation rituelle « And your legs white from the winter ».

Tout au long de l’album la voix de Cohen, qui avait amorcé une retraite sur “Ten New Songs” où Sharon Robinson sa complice et productrice associée menait plusieurs chansons, s’éloigne petit à petit de nous auditeurs, avant d’être couverte par les voix d’Anjani Thomas et de Robinson, remplaçant sa voix ténébreuse par des ornements vocaux moins denses. Un tour de chant d’adieu en quelque sorte.


A première écoute je me suis demandé ce que les auditeurs feront de ce disque. Beaucoup des fans de Cohen recherchent de long et noueux poèmes, des paraboles et un marmonnement théologique; ceux-là ne sont pas prêts à l’écoute de ces chansons aussi directes et pleines de fraîcheur « Renaissance ». Cohen nous donne là ses notes personnelles, des instantanés, des choses qu’il pourrait recueillir pour écrire une lettre à un ami. Je suis sûr qu’il ne s’agit pas d’une coïncidence – il n’y a pas de hasard dans les albums de Cohen – si dans le livret du CD on retrouve des esquisses partout, simples, insolites, sans fioritures, et si dans d’autres pages le texte est noyé par des dessins.

Quiconque écrit sait que la transparence est au moins aussi difficile à atteindre qu’un mystère. Le mystère c’est de saisir ce qui est au-delà du soi, ou dans le soi; la transparence c’est rappeler tout ce qui est en dehors du soi et indépendant de lui. Généralement, quand nous décrivons quelque chose, nous l’embrumons de nos pensées, de nos projections, de nos aspirations quant à elle, de nos confusions. Rendre compte d’une chose telle qu’elle est est une des tâches les plus difficiles, comme expliquer pourquoi on aime une nature morte de Cézanne, un petit chariot rouge dans un poème de William Carlos Williams.

C’est aussi chose aisée de sous-estimer ou d’imaginer. Je vois d’ici un critique musical se pâmer de la façon dont tel album bouleverse la palette des couleurs en en inventant, album d’une vie, album du jour. Mais l’exégète sera désemparé par le fait que les mots eux s’en tiennent là, n’abandonnant rien d’autre qu’eux-mêmes. Il n’y a pas de “truc”, pas d’annotation. Cohen a toujours été la voix d’une lutte, du conflit et de la quête; cette fois il est devenu quelque chose de difficile à accepter pour nous tous, une voix de contentement. C’est comme s’il avait retiré son être des choses pour pouvoir dire “This is what they are. They have no need of me” (“Voila ce qu’elles sont, Elles n’ont nullement besoin de moi”).

En essayant de saisir cet album, en fait insaisissable car il se situe délibérément en pleine lumière, illuminée, moins dissimulé qu’à l’habitude chez Cohen, je pensais à ces poèmes des japonais parmi lesquels je vis. L’observation du monde est pour eux l’observation d’un rituel, d’une religion. C’est par exemple grâce à leur que Pound tira son imagination, que William Carlos Williams trouva sa roue de chariot. La discipline Zen nous apprend à regarder ce qui est face à nous, et ce qui est sous nos pieds. Nul besoin de chercher l’illumination ou la Beauté ou la sagesse d’analyse, nul besoin d’aspirer au sens ou à la profondeur. Tout est déjà là, devant nos yeux.

--Pico Iyer

Rio de Janeiro
4 Août 2004
 



 

Cette section est réalisée par l'équipe du site www.leonardcohensite.com ainsi qu'une collaboration avec le sites listés dans la page des crédits.

Traductions par Christine Vasse et Marc Gaffié. Production et Management : Patrice Clos et Marc Gaffié.

 

Membre du site commun www.dearheather.com

 

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