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Je ne suis qu'un poète mineur

Par Gilles Médioni
Ne croyez pas ce que dit Leonard Cohen : il nous revient avec un quatorzième album sensuel et beau…

Leonard Cohen, chanteur, poète et écrivain (deux romans, neuf recueils de poésie), voyageur et séducteur infatigable, a vécu plusieurs vies avant de se retirer dans un monastère bouddhiste au sud de la Californie. Ordonné moine en 1997, l'auteur de Suzanne, de so Long, Marianne, de Lover Lover Lover est sorti de sa retraite pour enregistrer Ten New Song. (Columbia/Sony), son quatorzième album, après un silence musical de neuf années. Voici dix nouvelles chansons marquées par des ondes de sensualité et par le baiser de la paix. Entre deux cigarettes et deux cafés, Leonard Cohen, 67 ans, beau visage de sage, costume noir, voix de basse, répond aux questions en laissant passer les anges

Interview

 

Au centre de Ten New Songs il y a, me semble-t-il, une quête vitale de la vérité?

Toutes les chansons, qu'elles soient simples ou compliquées, tendent vers cette quête du vrai. Cet album a un goût de réconciliation, de résolu, bien que les vérités du coeur soient toujours ambiguës.

Avec quoi vous êtes vous réconcilié?

Avec tous les conflits, qu'ils soient sentimentaux, liés à la solitude, ou autres. Mon dernier album, The Future, était très alarmiste ; il expliquait comment la géopolitique affectait en réalité l'individu. Ce disque est plus simple. Il apporte des réponses directes aux questions de la vie ordinaire. C'est pour cette raison que j'ai voulu, contre l'avis de tous, un titre clair, net et un peu froid, alors qu'on me poussait à choisir In My Secret Life [Ma vie secrète]. C'était trop intime.

Vos textes montrent des luttes incessantes entre la vérité et le mensonge, entre le bien et le mal, entre la colère et la désinvolture…

J'ai l'impression... Bien sûr, je suis le dernier à pouvoir analyser mes chansons... Mais, plus qu'un affrontement, je ressens une idée d'équilibre. En tout cas, aujourd'hui, je me sens équilibré. (il rit.)

Bob Dylan assure que vos textes sont des prières. Qu'en pensez vous ?

Je crois qu'il existe un genre de chansons liturgiques. Le coeur a un appétit de prières. Pour moi, c'est la conversation la plus intime qu'on puisse avoir avec soi même.

Est-ce bien une apparition divine que vous évoquez dans LOVE ITSELF ?

Oui, c'est exact.

Avez-vous vécu cette expérience ?

Oui... Je suis ravi que vous l'interprétiez ainsi parce que généralement, les gens la ressentent simplement comme une chanson d'amour, d'un autour finissant. Cette expérience s'apparente à une connaissance que l'on vous accorde ponctuellement ; ce n'est pas quelque chose auquel on peut prétendre et que l'on peut saisir. Dieu ou le soleil, l'univers, le destin, la force de vie. Il faut juste comprendre que l'on ne maîtrise rien.

DIEU n'est jamais nommé dans la religion juive. Vous aussi vous employez des métaphores?

Je suis fidèle à la tradition juive.

Vous vous étiez rendu en Israël au moment de la guerre de Kippour?

Lover Lover Lover est né là-bas... Le monde entier a les yeux rivés sur ce conflit tragique et complexe. Alors, je suis fidèle à certaines idées, forcément. J'espère que ceux dont je suis partisan vont gagner.

Le fait d'avoir été ordonné moine bouddhiste n'a t il pas affecté votre rapport au judaïsme?

Je ne suis pas à la recherche d'une autre religion. La mienne est parfaite. Mais religion et spiritualité suivent parfois des chemins distincts. Dans ma quête, j'avais besoin d'un encadrement différent de celui qu'offre la religion juive. Et il fallait que je sois ordonné moine pour être habilité à étudier avec mon maître Roshi.

Dans By the rivers Dark vous pointez l'attirance répulsion pour les Babylones contemporaines?

C'est une référence au psaume137 du Livre des psaumes : les enfants d'Israël sont en exil, leurs ravisseurs leur demandent de chanter, mais ils refusent parce qu'ils ne peuvent pas célébrer des chants sacrés sur une terre étrangère... Dans le psaume, il est dit: “ Si je t'oublie, Jérusalem, que mon bras tombe, que ma langue se colle se à mon palais…" J'ai repris cette idée de Jérusalem en l'appliquant à Babylone. Cette chanson parle de la réconciliation entre le profane et le sacré.

D'après vous quelles réponses apportent la sexualité, la sensualité, à cette quête du vrai ?

Le sentiment de fusion que procure l'activité sexuelle intense est très proche de celui que produit l'activité spirituelle. Mais je ne suis expert ni en sexe ni en spiritualité.

Contrairement à votre réputation… Le New York Times a écrit que vous étiez le “dernier cadeau de Dieu aux femmes”.

(En français: ) Franchement.. .(il se marre.) On ne maîtrise pas ses sentiments ni son désir. D'un certain point de vue, l'amour, c'est comme cuisiner des chiche kebabs : il y a des étincelles, des éclaboussures...


Que signifie Jihan (1) votre nom de moine ?

Silence normal ou silence fondamental, celui qui est au coeur de tout.

Cela vous correspond-il ?

C'est un idéal

Le silence pour un chanteur ! N'est-ce pas un paradoxe ?

Le monastère est souvent silencieux, mais il y règne aussi beaucoup de bruit. La solitude n'existe pas vraiment; on est très proche de son voisin, on vit comme des galets dans un sac, en se polissant les uns les autres. Pour écrire, je me bloque des plages horaires, mais je n'ai pas toujours le temps... Au monastère, je suis chargé de préparer les repas de mon maître.


Quelle est votre spécialité ?

La soupe au poulet. C'est une recette de ma mère, qui vient de Russie. Elle serait contente que je la serve à un moine bouddhiste.

Rêviez vous de cette vie quand vous aviez 20 ans ?

Je suis toujours en train de rêver ma vie. Je suis content d'avoir un emploi à plein-temps. Travailler les mois, c'est mon job, mon devoir, ma passion. Aujourd'hui, je suis bien plus intéressé par les actes que par les conséquences. Je cueille davantage l'instant.



Votre poète de référence reste-t-il Garcia Lorca ?

C'est le premier qui m'ait marqué. J'apprécie Dante, Shakespeare et tous les poètes classiques ; ils ont ce don de la précision, ils savent saisir l'éphémère. Moi, je ne suis qu'un poète mineur. Si je pouvais avoir un jour une place minuscule dans les anthologies...


Avez-vous récemment été récemment impressionné par un disque?

J'aime le rap, c'est une expression pleine d'énergie. Sinon, je ne connais pas trop les chanteurs actuels, mes enfants m'en font écouter quelquefois. J'aime les chansons de mes enfants, celles de Rufus Wainwright, qui est un ami de ma famille.


Vous avez dit que la chanteuse Suzanne Vega était votre “ombre femelle”-

Ah ! elle, je l'aime beaucoup. Qui est l'ombre de qui. Je ne sais pas. Nous sommes tous des ombres.

Photo par Michel Figuet

Propos recueillis par Gilles Médioni.
Photo par Claude Gassian
L'EXPRESS 4/10/2001.
Transcript : Albert Labbouz
 
(1) Il s'agit bien sûr de Jikan...

L'Express, France, 04 octobre 2001

 

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