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Hallelujah from A to Z

Au commencement, Hallelujah est le cinquième morceau de Various Positions, premier album ayant marqué le tournant musical “synthétiseur”. En 84, faut-il le rappeler, la bohème des sixties, c’était bel et bien terminé, Game over et cet accompagnement apparaissait alors comme être le top du top de la modernité. Une fois passé le choc initial des boites à rythmes – on est plus tout à fait dans l’intimité troublante de ce piano inédit habillant la frêle One of us cannot be wrong pour la BBC en 68, qui dans l’Histoire des formes est étonnamment proche du premier Mojave 3 – on a découvert un grand album, peut-être l’un des tous meilleurs : If it be your will où il demande à Dieu, sur répondeur, si il doit la fermer pour de bon, quand tant d’autres ne demandent rien à personne et nous brisent les esgourdes, Night comes on, qui semble recenser sa propre vieillesse, la disparition de ses parents et sa condition de père, son précédent album aux accents Tziganes, Recent songs, avait été dédié à sa mère en 79, Heart with no companion… tout ça fait partie de ce qu’il a fait de mieux. Et même le Mouskourien Dance me to the end of love est une révélation.

Quant à Hallelujah, aujourd’hui sa chanson la plus connue du très grand public, je trouve que c’est un machin assez étrange, pas forcément agréable à écouter, mais foutrement bien écrit. Il y mêle le désir et la révélation divine de manière très crue et beaucoup se tanneraient de pouvoir écrire une ligne comme “tu avais besoin de preuves pour croire, et tu l’as vue dénudée”.

Le folk en 84 donc, has been. CBS ne voulait même pas distribuer cet album aux Etats-Unis. De même que Johnny Cash sera lui complètement lâché quelques années plus tard. On entrait dans l’ère de Huey Lewis & the News pour le grand public et de Public ennemy pour la tendance.  Et c’est Bruce Springsteen qui allait occuper le terrain du milieu entre les shows dantesques dans les stades et une écriture héritière de Dylan.

Pour Hallelujah donc, c’était mal barré. A la toute fin des années 60, notre Leo international, alors au tout début de sa carrière discographique, s’en est allé goûté aux beats à New York. C’est sa période Chelsea Hotel. On dit que le fit ne s’est pas fait. Sauf avec Lou Reed qui l’aurait accueilli comme un égal. Pendant qu’ils buvaient un coup, un serveur un peu leste avec Coco s’est vue recevoir la gifle verbale  ”Hey vous savez qui c’est ? C’est le mec qui a écrit Beautiful losers”. Et Leonard de tomber raide dingue de Nico, comme à peu près tout le monde à cette époque. En 2009, c’est Lou Reed qui intronise son pair au RRHOF, C’est là qu’il a résidé au Chelsea Hotel, un haut lieu de la bohème artistique où ils se cotoyaient, et pas que ça, à peu près tous.

En 90, sur l’injonction des Inrocks, qui était alors le summum de la branchitude, la vraie, celle qui vous fait découvrir des trucs avant/après dans votre vie et pas consommer de la bouse vaguement fréquentable pour soirée entre bobos atteints de surdité, une compil hommage se monte, réunissant la crème de la crème. Et John Cale, co-fondateur du VU avec le Loulou, de demander à Leo les manuscrits sacrés de la chanson. Dans la très belle bio de Victor Bockris enfin traduite Au Diable Vauvert, Cale dit qu’il a reçu les 15 couplets originaux dans lesquels Cohen a tranché.

Dylan à table, face à Cohen, lui demande combien de temps pour accoucher d’Hallelujah. Réponse : 15 ans.

15 couplets, 15 ans : un couplet par an ?

On a pu lire que Cale a réécrit la version de Cohen en ajoutant des choses. Mais à la lueur de ces informations, il est tout a fait raisonnable de déclarer “new shit has come to light”.  Si Cale dit avoir reçu les saintes écritures dans leur version complète, uncut et non rabotées, il se pourrait bien qu’il ait pu intégrer ces nouveaux éléments à partir de vers unsung.

En 1994, le fils de Tim Buckley, Scott Moorehead, sort son premier album, sous le nom de son père. Avec en track 6 une version bleue cristalline de la prière. Pas tout seul, Jeff déclare, toujours dans les Inrocks, qu’il s’est inspiré de la version Cale, qu’il est un peu effrayé par le côté secte des fans de Cohen qui se masturbent au soleil en l’écoutant (mot pour mot) et que le son de sa voix traduit la présence d’un amant redoutable.

Pour un premier album, Grace est un coup de maître, entre free jazz, Edith Piaf, Cohen et  Led Zeppelin (d’après son propre aveu, sauf pour le côté free que personne n’a jamais mentionné, Mojo Pin ne ressemblant pas vraiment au tout venant à guitare qu’on a l’habitude de nous faire avaler). Album du mois directos pour Rock & Folk, interview extensive dans les Inrocks. La pochette à elle seule commande l’achat de ce classique instantané. Je regarde son concert à l’olympia à la télé. Un jeune castrat en transe mouille un simple t shirt tout en faisant l’amour au public. L’intensité est immédiate, marquante, monstrueuse.

Mais Jeff a la très mauvaise idée de nous quitter trois ans plus tard. Le monde perd un artiste de premier plan, qui avait justement l’étoffe d’offrir à la chanson d’autres standards, Piaf level. Ce qui a pour effet de provoquer un effet “seconde vague” auprès des minettes, la disparition du beau gosse voit son visage se multiplier, frolant même la couche mass media. Sa version d’Hallelujah prend de l’ampleur. Pour toute une génération de jeunes branlus, c’est une chanson de Jeff Buckley.

Puis en 2001, il se passe un truc complètement incongru, que personne n’aurait pu prédire et relevant de la couche mass media, cette fois à l’échelle interplanétaire. Le studio Dreamworks, fondé par les media moguls  Spielperg, Katzenberg et Geffen, sort Shrek pour prendre du terrain sur Pixar. Là où Pixar joue le classicisme et l’évidence avec Randy Newman, Dreamworks s’avance du côté du pastiche et du mélange des genres, en empruntant beaucoup dit-on aujourd’hui, au ton loufoque de Princess Bride. Le film pastiche ainsi les contes et les films de Disney, avec des morceaux pop des années 80. Au milieu de ce grand fourre tout, Hallelujah de Cale est utilisé. En 84 CBS refuse le territoire US pour la sortie de Various Positions, 2001 Hallelujah est mise dans les oreilles de trillions de gens. Si c’est la version de Cale que l’on entend dans le film, c’est celle de Rufus Wainwright qui est gravée sur le disque de la bande originale. Visiblement une obscure question de droits… et le trouble dans la tête de pas mal de monde.

Une chanson ultra littéraire et codée mêlant sexe et religion devient ainsi, à force de reprises talentueuses et de chemins autres que l’habituel promo radio-télé à l’instant T, un household hit, soit un truc connu et partagé par ton pote l’esthète, ta cousine de 8 ans et le lectorat de Femme actuelle.

On en trouve même une moquerie, que je trouve plutôt drôle, perpétrée par un français, qui vous donne la recette des pâtes : http://www.youtube.com/watch?v=1vRD0FW7-L4

Mais le vrai truc qui marque l’établissement de la chanson comme machin pop qui passe en radio, c’est la reprise de la chanson dans des émissions “crochets” aux US. On atteint là le guimauve level : http://www.youtube.com/watch?v=cuyo9ZtGVU4

La phase ultime du grand n’importe quoi, c’est quand des prêtres bien de chez nous décident de massacrer la chanson. Patrice Clos écrit aux autorités en place, rien n’y fait.  Le disque est un carton et la France et la musique, ça demeure toujours un grand mystère.

Pendant ce temps là à Vancouver, les JO ont la bonne idée d’ouvrir la cérémonie avec une chanson de leur poète officialisé, et c’est la compatriote androgyne KD Lang qui s’y colle. Hallelujah est à nouveau diffusée en mondovision, cette fois en direct. Avec ce tour assez drôle de paroles intimant de “descendre la compétition” (how to shoot at someone who outdo you).

Le business de la musique pop m’estomaque toujours. On essaye toujours de nous vendre de la soupe, y compris à l’heure du web et du chacun cherche ses tunes, mais Hallelujah est une preuve terrible qu’on ne peut pas advitam ignorer le talent et que “la promo” ne fait pas tout. L’autre jour j’entendais du Clap your hands say yeah dans Je vends ma maison sur M6. Et du Joy Division dans Confessions intimes.

Hallelujah ?

La relecture et l’icono photos/vidéos pour bientôt. Moi qui voulait proposer des Faits concis, je vous ponds un roman… Cette page est collaborative, si vous avez des précisions et infos pour enrichir ce texte ou la rubrique envoyez moi cela par mail à sylthuret@gmail.com !

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