Leonard Cohen Forum

Discussion générale => Le Café Bleu => Discussion démarrée par: carinem le 26 Septembre 2008, 19:19:44



Titre: La prophétie de Leonard Cohen
Posté par: carinem le 26 Septembre 2008, 19:19:44
En ces temps de crise financière, d'idéologies et de guerres, j'écoute "The future" de LC, enregistré en 1992 qui sonne comme une prophétie ...

"Tout est relatif, plus de règles, l'orage dans notre tête ..."

Je vous laisse lire cet article de Richard Martineau (Le Journal de Montréal 23/07/2008)
 

Lors du dernier Festival de jazz, Montréal a célébré l'un de ses fils chéris : Leonard Cohen. Il était temps !

Car même s'il passe la majorité de son temps à l'extérieur de la métropole, Cohen est aussi Montréalais que les bagels, le smoked meat et la Sainte Flanelle.

TOUT EST RELATIF

L'oeuvre de Cohen (considéré par la plupart des artistes comme le plus grand auteur-compositeur vivant) est monumentale.

Mais une chanson en particulier me jette sur le cul chaque fois que je l'entends : The Future, qu'il a écrite en 1992. À mon humble avis, c'est un poème génial qui capte parfaitement notre époque.

De quoi parle The Future ? Du relativisme culturel dans lequel l'Occident patauge depuis quelques années.

Vous savez, cette idée voulant qu'il n'y ait plus de bonnes et de mauvaises valeurs, objectivement parlant. Tout s'équivaut, tout est bon, tout est sur un pied d'égalité.

On ne peut plus porter un jugement sans passer pour un raciste, un macho, un snob. La burka n'est pas plus oppressive que le crucifix, le rap a autant de valeur artistique que la musique classique, il n'y a aucune différence entre les États-Unis et l'Iran, Bush et Hitler, Oussama Ben Laden et Che Guevara.

PLUS DE RÈGLES

«Things are going to slide in all directions/ There won't be nothing, nothing you can measure anymore...»

Les choses vont glisser dans toutes les directions, et on ne pourra plus rien mesurer car il n'y aura plus de règles sur lesquelles tout le monde s'entend.

Tout va devenir relatif, tout va être une question de points de vue. On va pouvoir dire que les femmes qui portent un t-shirt bedaine sont aussi opprimées que les femmes qui portent un hidjab, personne ne va nous ramener à l'ordre, personne ne va nous traiter d'imbécile, cette comparaison boiteuse et complètement fausse va passer comme une lettre à la poste...

De même, vous pourrez comparer le Hezbollah au FLQ, Israël à l'Allemagne nazie, Sarkozy à Napoléon, les terroristes d'al-Qaïda aux soldats de l'armée américaine, pas de problème, c'est ton point de vue, t'as le droit de t'exprimer, tout est cool, tout est chill...

L'ORAGE DANS NOTRE TÊTE

«The blizzard of the world/Has crossed the threshold/ And it has overturned the order of the soul...»

La tempête du monde a traversé le seuil de notre porte et a mis notre âme sens dessus dessous...

Le chaos qui fait rage dehors est si fort qu'il a foutu en l'air notre tranquillité d'esprit. Nous sommes rongés par la peur, la paranoïa, l'angoisse.

En quelques mots, Cohen brosse un portrait implacable du désarroi qui nous habite tous. Notre âme est à l'envers, et on se bourre de pilules pour essayer de la remettre à l'endroit.

«Give me back the Berlin wall/Give me Stalin and St. Paul/Give me Christ or give me Hiroshima...»

On croyait s'être débarrassés des idéologies meurtrières. Faux : elles reviennent en force, plus sanguinaires que jamais.

L'homme du XXIe siècle se sent tellement vide qu'il est prêt à avaler n'importe quel dogme pour se sentir plein à nouveau.

Si ce n'est pas un chef-d'oeuvre, les amis, je me demande ce que c'est...


Titre: La prophétie de Leonard Cohen
Posté par: Patrice le 26 Septembre 2008, 20:50:57
C'est très bien dit !
Merci pour ce partage ! :D

La prophétie de LC s'est réalisée, en particulier le 11 septembre 2001. Mais il y a plusieurs phrases de la chanson qui rappellent son goût pour l'ordre établi, pour le respect des règles.
Alors, j'ai pioché un peu au hasard sur le site et j'y ai trouvé plusieurs articles où Leonard évoque "The Future".
Voyons ce qu'il dit lui-même... ;)

Entretien avec Michel Field pour France 2, décembre 92.

M. Field : Pourquoi avez-vous ce rapport à la prophétie de la catastrophe? Est-ce parce que vous avez une culture juive?

L. Cohen : C’est mon métier…

(Rires)

M. Field : Pourquoi?

L. Cohen : C’est dans mon sang. Je ne peux pas faire autre chose. Il y a très peu de choses que je sache bien faire. Je peux laver la vaisselle, faire le ménage et... les prophéties. C'est toujours les catastrophes, c'est tres facile pour un prophète aujourd'hui. C'est la catastrophe!

M. Field : Partout ?.

L. Cohen : Partout!

C'est vrai! En Europe tout le monde résiste à cette idée. Mais vous avez une guerre à quelques kilomètres d'ici, une famine à quelques kilomètres d'ici....En Amérique, quand je dis que l'avenir c'est le meurtre, personne ne résiste à cette idée, mais ici quand vous êtes au milieu d'une catastrophe, d'un massacre, tout le monde résiste à cette idée. Mais l'avenir c'est maintenant, c'est le présent.

M. Field : Et pourquoi cette résistance des européens à ouvrir les yeux?

L. Cohen : Ce sont des grands artistes les européens, ce sont de grands rêveurs !.

M. Field : Vous avez le sentiment que vous pouvez choquer avec les paroles de "The future"?

L. Cohen : J'ai jamais essayé de choquer, jamais eu cet appétit; si j'ai un appétit c'est de dire quelque chose avec lequel je peux vivre en gardant le respect de moi-même; c'est simplement ça.

M. Field : Alors cette vision pessimiste que vous avez de l'homme, de l'humanité vous dites qu'elle commence à la fin des années 70, qu'est-ce que vous voulez dire par là?

L. Cohen : Un pessimiste c'est quelqu'un qui attend la pluie, et moi je suis déjà tout mouillé. Je n'attends pas la pluie; nous sommes dans une catastrophe; ça ne vaut pas la peine de l’attendre; tout le monde sait que nous sommes dans cette  catastrophe. C'est le déluge, et ce n'est pas "après moi le déluge", c'est "avec moi le déluge".

Article par Christof Graf, décembre 92.

Donne-moi du crack et donne-moi du sexe anal, Rends-moi le Mur de Berlin.
 
Voilà le bilan prometteur pour l'avenir, bilan que Cohen dresse à partir du passé. Mais ce poète et chanteur canadien ne se veut le porte-parole ni d'une solution politique, ni d'un quelconque message. Bien au contraire, il faut se rendre à l'évidence que cet homme, longtemps énormément apprécié par beaucoup de femmes, prête toujours "un pouvoir salutaire à l'amour, comme le prouvent des chansons comme Light As The Breeze. C'est une de celles que l'on peut mettre parmi les Songs of love and hate de Cohen.
 
Les citations qu'utilise Cohen sont toujours bien choisies, qu'il s'agisse d'extraits de ses propres textes ou de celles dont il a trouvé l'inspiration chez Dylan, comme Anthem ou encore Everything Is Broken. Mais il refuse de faire du surplace et dit qu'à côté, de l'amour, il voit bien "dans les semences de notre régénération qui repoussent les mauvaises herbes de notre pourriture" la solution à tous nos problèmes. On retrouve cette idée dans sa chanson Democracy. Peu importe alors comment on juge la qualité, des textes d'un grand interprète et compositeur, disons que ses chansons sont avant tout honnêtes. "Honnêtes parce que je ne recherche rien d'autre que l'honnêteté, Selon moi, l'honnêteté, est un appel à la tolérance".
Et en tout, le nouvel album de Cohen - qui n'est pas aussi futuriste qu'il voudrait bien le faire croire - contient neuf chansons.
 
(...)
 
Pour cet homme âgé de 60 ans, il ne s'agit pas de savoir si l'amour prime sur la démocratie. Pour lui, le plus important,, c'est de survivre. Et quand on l'interroge sur les dangers que constitue le fascisme, lui le Juif toujours croyant, même s'il ne respecte pas tous les rites imposés par sa religion, il répond ne s'agit pas tant de la renaissance d'un nouvel Hitler un jour sur la terre, mais bien plus d'une prédisposition des esprits à une telle renaissance. En fait, c'est notre responsabilité individuelle face au passé, de l'humanité, qui devrait tous nous inciter à la tolérance".

1/2


Titre: La prophétie de Leonard Cohen
Posté par: Patrice le 26 Septembre 2008, 20:51:55
2/2

Entretien avec Christof Graf, Frankfurt, décembre 92.

C. Graf: "Donne-moi du crack et du sexe anal, Prends l'unique arbre qui a survécu et essaie de combler le vide de ta culture, Rends-moi le Mur de Berlin, donne-moi Staline et Saint Paul, J'ai vu l'avenir, mon frère, il est sanglant".
Voilà l'un des choeurs de la chanson titre de l'album The Future qui a l'air relativement pessimiste, quand la plus grande partie de la musique de cet album est plus optimiste et positive.

 
L. Cohen: Dans l'album The Future, j'ai voulu faire ressortir davantage ce qui se cache derrière le pessimisme. En principe, il ne sert qu'à attendre le grain. Quant à moi, je me suis complètement fondu dans cette chanson. C'est la danse sur un volcan éteint que je décris ici. C'est la danse du futur que j'ai mise en musique. Ainsi, même si les paroles ont l'air d'être pessimistes, la musique va de pair avec cette danse. Le texte et la musique ne font qu'un, tout comme l'air qu'on respire est composé, d'hydrogène et d'oxygène.
Celui qui veut comprendre cet album n'a qu'à respirer.

Entretien avec Christof Graf, Hamburg, 1994.

C. Graf: Retour au présent. Dans ton dernier album "The Future". tu décrivais des visions à la fois très précises et idolâtres du futur, "I've seen the future, brother: it is murder", est le titre prophétique d'une des chansons. Exception faite de ta période Apocalyptique, quel thème actuel aborderais-tu maintenant dans un texte ?

L. Cohen: "The Future" est l'un des albums les plus objectifs que j'ai jamais écrit. Il montre toutes les idées qui m'animent quand j'écris. De la chute du mur de Berlin en passant par la montée de la xénophobie, jusqu'à une idée démocratique. Ainsi que tout ce qui se passait autour de moi au moment où j'écrivais. En principe, ça m'inspire toujours quand j'écris. Quand j'ai écrit "The Future", je vivais une sorte de pression angoissante et pourtant réaliste à la fois. Si j'examine cette question de la façon la plus honnête qui soit, alors je constate que tout au long des ces années, j'ai toujours écrit sur les mêmes choses. Peu importe si aujourd'hui j'écris, "Take the only tree that's left and stuff it up the hole in your culture" ou bien si autrefois j'ai écrit dans la chanson "The Gypsy" : "...These are the final days. This is the darkness. This is the flood", il s'agit toujours de la même chose. je m'intéresse à des choses qui sont toujours présentés. Ce n'est pas le pessimisme sombre que m'ont reproché, à l'époque les journalistes en se référant à "The Gypsy". C'est la réalité. Ce qu'à l'époque je décrivais comme étant très noir l'est toujours aujourd'hui. Regarde toutes les catastrophes qui nous entourent. Il ne s'agit pas de se convaincre que tout va bien, juste afin ne pas se poser de questions. Il s'agit davantage de la confrontation à la réalité.

C. Graf: Quel thème n'aborderais-tu jamais dans une de tes chansons ? Y a t-il des sujets tabous ?

L. Cohen: J'ai retiré Hitler de la chanson "The Future". Les lignes "If you could see what is coming next. The hidden takes. Give me love or give me Adolf Hitler" ont été modifiées.

C. Graf: Pourtant tu y citais des gens comme Staline...

L. Cohen: J'ai cité Staline uniquement parce que ces derniers temps, nombreux sont ceux qui réclament à nouveau ce genre de personnage, bien qu'il ne s'agisse peut-être seulement que d'une aspiration à l'ordre. Notre époque connaît tellement de problèmes, c'est facile pour la droite de poser ses pièges. Je ne fais qu'attirer l'attention sur ce problème.

C. Graf: Que souhaiterais-tu pouvoir changer à la réalité ?

L. Cohen: Si j'en avais le pouvoir, donner à tous la liberté et la délivrance qu'ils ne connaissent pas. Et détruire dans le germe tout ce qui cherche à l'empêcher.

C. Graf: Quelle est la question qu'on te pose le plus souvent pendant tes tournées ?

L. Cohen: Ce que j'ai voulu dire par Baby, I've seen the future. It is murder. Parfois, j'ai l'impression que l'on ne comprend pas l'expression. Aux Etats-Unis on dit souvent qu'il fait une chaleur meurtrière ou bien que la circulation est meurtrière. Néanmoins, on peut aussi parfaitement prendre l'expression "It is murder" au pied de la lettre. Les gens sont davantage prêts à tuer.

 :D
Patrice.



Titre: La prophétie de Leonard Cohen
Posté par: carinem le 06 Novembre 2008, 14:28:15
et comment ne plus écouter "Democracy" has come to the USA sans penser à l'élection historique, il y a deux jours, de Barrack Obama ...

Un visionnaire ce Leonard Cohen !!!

 >>:)

Carine.


Titre: Re : La prophétie de Leonard Cohen
Posté par: Patrice le 06 Novembre 2008, 18:54:32
et comment ne plus écouter "Democracy" has come to the USA sans penser à l'élection historique, il y a deux jours, de Barrack Obama ...

C'est exactement pour cette raison que j'ai mis la vidéo bien en évidence sur mon Facebook !... ;) ;) ;)

Patrice.