Hommages - Ma chambre était un bateau
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Hommages à Leonard Cohen

Jean Azarel Sandra Zémor Gontran du Mas Luce Dufault
Thierry Séchan Birds on the wire Albert Labbouz Isabelle Nouvel
Philippe Djian img Sylvain Thuret    

Ma chambre était un bateau

Par Jean AZAREL

Récit

"The walls of this hotel are paper- thin
Last night I heard you
Making love to him”

(Les murs de cet hôtel ont l’épaisseur du papier
La nuit dernière je t’ai entendue
Faire l’amour avec lui)

(Léonard Cohen, "Paper-thin hotel")

1 – « Like a rolling stone » (Bob Dylan)

“How does it feel
How does it feel
To be on your own
With no direction home
Like a complete unknown
Like a rolling stone”

J’ai voyagé pendant des années dans les régions de France les plus diverses ainsi que dans la capitale pour un employeur à visage humain. Du moins cela se passa t-il ainsi au début de ma carrière. Peu à peu sous les coups de boutoir des fusions- acquisitions, des golems sans couleur et sans odeur, puisque le dicton prive l’argent d’odorat, ont gouverné les territoires d’exils restreints qui m’étaient attribués. Sur le tard, devenu un serviteur zélé de l’actionnariat international, mes pérégrinations erratiques m’ont mené à l’étranger. Durant trois décennies passées à occuper des couches irrégulières, j’ai scotché dans ma mémoire des petits bouts de la misère et de la grandeur humaines arrachés aux frontières mouvantes des chambres d’hôtel de tous les continents. Sans doute est-il ici un peu tôt, que ce soit par pudeur ou par coquetterie, pour dire qu’il y avait également bien autre chose dans mon aptitude à bouger sans cesse, quelque raison de l’ordre du tabou enfoui, du faux-fuyant, de la dérobade, attendant de se révéler pleinement, roi soleil domptant les spectres,  pour ensuite s’auto détruire dans la littérature.

L’urgence de l’accomplissement du devoir valait bien l’aspiration au dénuement que j’ai torpillée par inconsistance mentale. Ma jeunesse m’éblouissait alors. Les années passaient comme des semaines. La vie était un jeu de société. Je me reconnaissais dans l’étranger de la chanson de Léonard Cohen : « Comme tous les joueurs il cherchait la carte qui est si délirante qu’il n’aura plus jamais besoin d’une autre ». Quand le soleil se couchait, je savais que je n’allais pas tarder à rejoindre un lit transitoire. Loup garou perpétuel, de l’après milieu de la nuità l’avant point du jour j’endossais des fourrures inépuisables. Quel immense appétit de nomadisme me guidait en ces espaces / temps où je trouvais partout  des différences grandioses à des pageots identiques ? J’avais réussi à escamoter ma part de dissidence.La dissidence, surtout quand elle s’accompagne d’un penchant marqué pour l’absolu, sécrète plus de tourment que de sérénité. Dédaigneux des exégèses, je voulais voir mon histoire autrement. J’avais l’existence facile, l’amour sur un plateau, pas mal d’argent, un chemin tracé.  Avec la quadrature de ces dons j’achetais la paix des lâches qu’on trouve partout étalée dans les images innombrables fabriquées par la technologie. J’achetais la quiétude des trouillards, inscrite dans le marbre des plaisirs frivoles. Bons restaurants, films en avant première, tribune réservée aux matches de football, crème anti- rides, réceptions et dîners de gala, vote oscillant de la gauche démocrate à la droite républicaine, collection de cravates, partie prenante du tintamarre idéologique des fausses grandes idées à peine promues qu’elles sont déjà ravalées par le diktat médiatique. Finalement, tel le Zéligde Woody Allen, j’accomplissais une sorte de miracle quotidien derrière lequel se tapissait ma dissidence. L’idée d’un possible repentir m’était inconnue. Le doute ne m’effleurait pas plus que la fugacité de son mouvement des lèvres pour aller voler un baiser n’effleure l’amoureux transi qui soudain n’en peut plus de voir le doux sujet de son désir s’exaucer dans d’autres bras. Lentement la part biologique, puis la part d’acquis personnel sont revenues détruire mes serviles évidences. Lorsque sur la fin du parcours le voyageur s’en vient frapper de son vivant à la porte présumée du paradis, le malin l’emporte en chantant des airs célèbres. Cela je l’ignorais. Il est des palimpsestes qui ne se rattrapent pas.

Me lever tôt ne me posait aucun problème. C’était le levain du business. Le remboursement des déplacements aux frais réels m’avait vite fait prendre des habitudes élitistes. Je faisais semblant de ne pas m’en rendre compte, donnant à ma mission le sens qu’accorde le mot à ceux qui en font une interprétation  mystique. Je me rasais en écoutant les Doors, « L.A woman, L.A woman, dadada dida…» l’esprit déjà en cavale. Une fois avalé rapidement un café peu sucré avec deux tranches de pain grillé badigeonnées de confiture, je me glissais à ma manière dans la peau du roi lézard. Costumé, cravaté, les dents brossées, je n’avais plus de temps à perdre.

….

J’avais acquis la certitude que « Dear heather », paru en 2004, serait le dernier album de Léonard Cohen. Il lui était déjà arrivé de ne rien produire pendant une longue période, surtout entre 1992 (« The future ») et 2001 (« Ten new songs »), où il avait séjourné plusieurs années dans le monastère du Mont Baldy. A présent, L.C avait soixante dix ans. Plusieurs des compositions de « Dear Heather » étaient dédiées à des personnes décédées plus ou moins récemment. Je trouvais sa voix fatiguée, patinée, extatique. Comme à l’accoutumée les tessitures féminines se mêlaient à la sienne, mais il leur laissait exagérément la place, comme s’il s’agissait d’un rite de passage. Sharon Robinson et Anjani Thomas se retrouvaient (de façon superbe) livrées à elles mêmes. Le contraste était saisissant entre leurs timbres clairs, gracieux, juvéniles, et celui de Léonard, enroué, usé, sorti du fond des âges. A l’analyse, la diversité des chansons effectuait la synthèse de toutes les époques traversées par le compositeur, des sixties au début du vingt et unième siècle. Mieux, les morceaux allaient puiser leurs sources dans le jazz cosy des années cinquante, plus loin encore avec de vieux standards du folk song du Québec. La photo au dos de la pochette montrait L.C avec des yeux charbonneux, le visage émacié sous une casquette, une tasse de café à la main. Cet homme là paraissait désormais hors du temps. Mû par le pressentiment (infondé en ce début 2008) de la fin, je m’étais décidé, après une longue réflexion, des recherches difficiles, une  négociation laborieuse avec des intermédiaires français, par acheter un billet aller / retour pour New York, un comble pour  quelqu’un détestant les « valeurs » américaines, l’image d’un pays où tout paraît (est ?) trop grand, démesuré, effrayant. Dès mon arrivée, j’avais filé illico au « Chelsea Hôtel » pour y rester cloîtré trois jours. Les nuits étaient trop courtes pour absorber le trop plein de mes interrogations. Quand je sortais de ma tanière, j’interrogeais le personnel pour récupérer des anecdotes, affiner mes connaissances. Les gens devaient me prendre pour un illuminé, mais ici les originaux jaillissent de tous les côtés, cherchant un émerveillement, une rédemption, une retraite, un simple souvenir, toutes hypothèses concevables. Je plongeais dans le livre d’or, compulsais les archives. La lecture d’annotations suivies de la signature de noms adulés berçait mes heures.

A l’heure dite, Léonard Cohen était arrivé, le crâne rasé, un peu tassé, paisible, chaleureux. J’avais la gorge nouée. Il me revenait en mémoire les mots prononcés par A.L, un de ces fans, lors de leur rencontre en 2001 dont il raconte les trois temps  (avant, pendant, après) sur son site internet, des mots sans doute un peu forcés lors de l’entame du face à face : « ça fait trente ans que je marche vers vous ». Puis le calme de mon interlocuteur m’avait rassuré. Nous avons parlé près de deux heures. Au bout de dix minutes, je me sentais incroyablement détendu. Nous parlions des choses invisibles qui agitent les êtres d’un tremblement commun à distance. Ces choses les lient confusément, obscurément sans doute, mais leur apportent conjointement la clarté. Au moment où nous pensons, où nous agissons, ces présences fraternelles influent sur notre comportement, nous fondent au monde dans une trilogie humaine, végétale, animale, avec cette certitude extraordinaire, fugace, de ne pas être seul. L.C parlait « d’amour informel ». Je lui expliquais qu’ici même au Chelsea, j’avais eu la vision de sa personne faisant l’amour avec Frida Kahlo. Son sexe ébouriffé, délicatement fripé, fourrageait avec dévotion l’urètre abîmé de l’artiste peignant à même le front de son amant une épure. La scène (le tableau) étant indescriptible plus avant, je me promettais d’y travailler un jour dans un futur manuscrit en son honneur. Il avait souri. Les rides de cet homme adulé, déjà légendaire, ce dont il ne tirait aucun avantage dans la discussion, me rappelaient qu’autrefois il avait été immensément lumineux au sens où son visage, toute son enveloppe charnelle en fait, exprimait la lumière, combien de partenaires elle avait irradié réellement je n’en savais rien, mais je me souvenais qu’à l’époque (avant le miracle des vidéos de « Suzanne » chantée les cheveux mi longs en imperméable au festival de Wight 1970, ou « The stranger song » avec les cheveux courts dans l’émission Once more with Felix 1967, où il est loisible de le voir et revoir exprimer la certitude qui émane des vrais créateurs d’avoir trouvé l’explication du monde tout en étant des êtres à part) en contemplant des photos sur les magazines il m’attirait beaucoup. Tout ça était loin bien que gravé de manière indélébile dans ma mémoire, (« la mémoire étant la matière de l’imagination et l’imagination le  moteur de la mémoire », M.C).  L’amour ne devient pas plus fort lorsqu’il se débarrasse du désir. Il mue simplement et cette découverte pour qui est encore vigoureux de son corps commande l’alternance de périodes de sérénité et de rage.

Le soir tombait lentement. L’atmosphère du Chelsea était devenue cotonneuse, improbable. Je me disais « maintenant, au lieu de penser à tes lettres de marque, tu as intérêt à donner le meilleur de toi-même ». Désormais, le bar semblait s’éloigner dans une lumière mousseuse proche de l’éclipse. Au moment de le quitter, j’avais remis à L.C le texte que vous êtes en train de lire, quelques poèmes choisis, un bouquet de roses rouges. Comme je lui demandais un ultime conseil, il avait proféré des paroles tirées du début d’une chanson de « Dear Heather ». Elles donnent une indication sur le secret de sa longévité: « Because of a few songs wherein I spoke of their mystery, women have been exceptionnally kind to my old age ». (« A cause de quelques chansons où j’ai parlé de leur mystère, les femmes se sont montrées exceptionnellement gentilles avec moi dans mes vieux jours »). A ce jour, « Dear Heather » reste son dernier album.

….

« John Mac Cabe » ne pouvait pas faire un succès. Le film est lent comme la neige qui tombe au début et à la fin de l’histoire. Entre les deux, la mort passe faire son marché. Les chansons de Léonard Cohen, chantées par Graeme Allwright dans la version française, accentuent l’impression d’une vie à l’étouffée, confite dans les gros manteaux de fourrure des protagonistes. Mac Cabe, aventurier bidon, arrive à Presbyterian Church pour ouvrir un bordel. Il  assoit son ascension sur un quiproquo avant de se faire descendre pour n’avoir pas voulu vendre à temps l’établissement à la compagnie minière. L’aide de l’énigmatique Mrs Miller, prostituée distinguée qui devient son associée puis sa maîtresse, n’aura servi à rien. Dans l’hôtel de passe aux lumières rougeoyantes, les filles de joie gloussent dans une ambiance onirique, picolent avec les clients, les envoient se laver avant la gaudriole. Celles là ont des allures de fermières dévergondées, frustes mais gentilles. Sectatrices du travail bien fait, elles vont au charbon de l’amour alimentaire avec entrain. Le film d’Altman se clôt sur l’image de Constance Miller, seule, larvée dans la brillance mielleuse de l’opium, tandis qu’à l’extérieur l’anti-héros transformé en statue de glace disparaît sous les effets conjugués de la neige et du blizzard.

Copyrignt Jean Azarel, 2008.

 
   

Ceci est un extrait de l'ouvrage "Ma chambre était un bateau", écrit par Jean Azarel, et en cours de publication.

Le texte ci-dessus est la propriété exclusive de Jean Azarel et ne peut pas être reproduit ailleurs sans son autorisation écrite.

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