Interviews - Beautiful Losers
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Extrait du reportage "Beautiful Losers"

Paroles de Leonard Cohen

© Photo by Giuseppe Videtti, Musica, La Repubblica, Italie.
© Photo by Giuseppe Videtti, Musica, La Repubblica, Italia, 1997.

       J'aime Los Angeles. Peu de gens avouent aimer cette ville. Pour moi, c'est un endroit agréable, pas vraiment une ville, cela ne ressemble à rien.Comme dans la légion on a seulement un prénom. Les gens y vivent c'est tout. Ils ne savent rien des autres. Mais c'est difficile de se sentir chez soi. Ce n'est pas donné à tout le monde. Cela demande un effort et un travail qui sont ainsi récompensés si l'on dépasse son sentiment d'étrangeté, de distance, on est partout chez soi. Sinon on est à l'aise nulle part. tel est le défi auquel tout le monde est confronté: abattre les barrières entre soi et le reste du monde pour s'y sentir bien. Surtout pour quelqu'un d'aussi tordu que moi. Il faut toujours un effort pour abattre les barrières qui inhibent ce sentiment de bien être. On souffre avant tout d'un mal être de ne pas se sentir bien dans sa peau, dans on coeur, dans sa tête. Se sentir bien avec soi est une question essentielle pour les gens. Réussir à isoler ces facteurs, ces caractéristiques, cet état mental qui procure la sérénité en soi-même, où que l'on soit.

       J'ai beaucoup voyagé, j'ai connu des lieux magnifiques, mais rien ne vaut ce petit coin de cuisine. C'est l'endroit que je préfère. Je vais m'y asseoir le plus souvent possible, rarement maintenant mais j'adore ce coin.(Il regarde à l'extérieur, il fait défiler un komboloy grec et sirote un ouzo dans un verre à pied) J'aime les espaces qui ne sont pas encombrés. Je n'ai pas beaucoup d'objets. En fait, l'élan principal de mon activité domestique consiste à jeter. Je trouve que les choses s'accumulent à une vitesse effrayante.


       Ma carrière est très modeste. Les rares personnes qui viennent me voir connaissent bien mon travail et le genre d'homme que je suis. Ce sont des visites très agréables, quand quelqu'un vient me dire qu'il aime mes chansons. Mes critères personnels, le jugement que je porte sur moi-même, sont très rigoureux. Ce que les autres pensent-bien sûr, je respecte leur opinion- mais au terme de l'analyse, mes critères personnels sont bien plus élevés. C'est pourquoi je les choisis.


       Je n'ai guère eu de succès pendant dix ans. J'ai fait plusieurs disques, mais personne ne semblait les aimer. Depuis 5 ou 6 ans, il y a un regain d'intérêt, même chez de jeunes musiciens, c'est très gratifiant. Je suis toujours ravi d'entendre mes chansons dans un film, ou reprise par d'autres artistes. Je n'ai jamais eu un succès tel que mes chansons figurent dans un juke box ou soient jouées un peu partout. Alors, quand j'entends une de mes chansons dans un film, je perds mon sens critique et je suis sidéré de voir mon travail utilisé par d'autres. C'est un très bon test. S'ils ont été émus, si votre oeuvre a de sens pour une autre génération, l'effort prend toute sa valeur.


        J'ai goûté à la drogue comme tous les gens de ma génération. J'aime beaucoup l'alcool. Je suis revenu à la nicotine après avoir arrêté 4 ou 5ans. je viens de recommencer, c'est vraiment bon. Plus jeune, j'ai pris beaucoup de drogues très mauvaises pour la santé. On arrive à un point proche de l'effondrement et souvent je me suis effondré. J'ai arrêté tout ça, il y a longtemps, dommage, parce que c'était parfois très agréable. Il y avait une certaine légèreté dans cet univers là. Mais il y avait aussi une motivation plus profonde: chercher un centre, une réalité spirituelle. Voilà pourquoi on se droguait dans les années 60 et 70. On ne peut ignorer sans pour autant le surestimer, l'aspect religieux et spirituel de cette quête. Les gens ne trouvaient pas une nourriture spirituelle satisfaisante à l'église, à l'école, ou dans les structures existantes. Et ils avaient très envie d'explorer d'avantage leur moi profonds. Même s'il se sont fourvoyés. On ne peut exclure cet argument pour expliquer le recours à la drogue. Il est bon de se laisser aller parfois. Boire le matin. Fumer énormément quand on sait s'arrêter au moment critique. Si on ne peut pas, tant pis.


       Je suis content qu'il y ait des gens qui s'intéressent encore à mon travail.  Moi, je ne m'en lasse pas. Mais c'est si long d'achever une chanson, d'enregistrer un disque. J'espère qu'il me sera permis, que j'aurai le temps de finir mon prochain travail, que ce soit un livre ou un disque. Mais rien n'est jamais sûr et malgré mes efforts, je ne peux pas aller plus vite. C'est un processus très long. Pour moi, il s'agit d'explorer jusqu'au fond de mes sensations. Transformer la forme "slogan" d'une chanson en expression authentique. Voilà ce que j'essaie de faire. Même avec un désir très fort de s'exprimer avant de creuser, il faut rester à la surface et écrire des évidences, des platitudes qui semblent parfois faciles. Puis on jette ce qui est venu trop facilement, et on attend qu'autre chose remonte: quelque chose de plus vrai, de plus juste. C'est pour moi un processus très long parce que je dois écrire tout ce que je jette ensuite. Je ne peux pas seulement imaginer les phrases à jeter et aller droit à l'essentiel, au germe. Je suis obligé de tout écrire pour que les choses apparaissent clairement, alors, je vois que cela manque de vérité, de profondeur. C'est peut-être une jolie formule, mais pourrais-je chanter cela des centaines de fois?.  Pourrais-je l'écouter encore et encore?.  Je soumets mon travail à un examen très rigoureux, tant que je n'ai pas exprimé ce dont je n'avais même pas conscience. C'est une forme de révélation, une découverte de soi. Pour cela, il faut parvenir à une écriture qui émane vraiment du coeur, en refusant le cliché, la platitude, la facilité. tel est l'acte essentiel: chercher ce que nous sommes vraiment. Quant à changer quelque chose, avoir un impact révolutionnaire ou relever d'un mouvement réactionnaire, je ne me suis jamais posé ces questions. Tout ce que je sais c'est que les autres éprouvent les même émotions que moi. C'est un impact plus radical que révolutionnaire: dire que nous sommes tous dans le même bateau, à vivre sensiblement la même chose. Le propos de cette chanson est d'affirmer une communauté, la fraternité humaine. Nous savons tous que nous connaissons la perte, le manque, le désir. Ce sont là les activités fondamentales du coeur humain, la matière pour un chanteur ou un compositeur. L'idée du coeur brisé est absolument essentielle et constitutive, dans toute oeuvre artistique. Voilà ce que nous cherchons: apaiser le coeur brisé, vivre avec le coeur brisé. Nous ne voulons rien d'autre.


        Tout ce qui a trait aux émotions humaines est risqué. Les possibilités de se voir humilié sur scène ne manquent pas. On peut tout rater, se mettre vraiment dans l'embarras. En revanche, si on trouve une authenticité, un centre en soi même, et qu'on le donne avec la chanson, si on l'offre comme un cadeau, c'est très enrichissant. Cela n'arrive pas toujours. Parfois on sent vraiment qu'on a réussi à se livrer tout entier à l'instant et c'est très déprimant. D'autres fois, on parvient à donner tout ce qu'on a. C'est pour cette émotion là qu'on continue. Pour moi, cela fait partie du processus. Il faut d'abord écrire les chansons, c'est laborieux et difficile, on se remet en question dans son travail. Puis il faut enregistrer les chansons, ce qui demande aussi beaucoup de concentration. Contrairement à certains, j'ai du mal à matérialiser les chansons. Enfin, il faut chanter devant un public. C'est un processus dont j'aime tous les aspects. Je suis un peu comment dirais-je?- ni chanteur, ni grand musicien, mais je dois mon succès à une qualité que j'essaie de cerner du mieux possible. J'ai toujours adoré la tolérance française pour les piètres chanteurs. Je me sens plus à l'aise, parce que là-bas, peu importe la voix, du moment que l'on parle. Il y a beaucoup de risques. Aujourd'Hui, je ne sais pas, mais à 20 ans, en tournée avec un groupe de Rock les tentations sont partout. (parle-t-il en pensant à Adam?) On prend des risques, mais on s'amuse bien aussi. On fait de beaux voyages, comme une bande de motards. On donne un concert çà et là, et parfois on est très bons. On ne plaisantait jamais avec les concerts, c'était du sérieux, même s'il fallait s'enfiler plusieurs bouteilles de vin pour tout donner devant un public enthousiaste. Bien sûr, c'est dangereux et risqué. Il y a un condition à priori. Tout artiste apprend des millions d'astuces pour se sortir d'une mauvaise passe, mais le succès d'un concert ne tient pas à ces seules stratégies. Pour que ça marche, il faut prendre des risques. Les gens le savent bien. Si vous prenez un aucun risque avec votre chanson, si vous n'arrivez pas à y entrer complètement, les gens le voient et quand ils repartent ils ont aimé les chansons, mais ils préfèrent les écouter seuls chez eux. Au contraire, si vous occupez le centre de la chanson, pour abattre les barrières entre vous et le public, en livrant votre coeur, la complexité de vos émotions, si vous habitez cet espace, tout le monde est heureux: les musiciens, vous et le public. Sinon vous êtes atrocement mal.


       Un rabbin a lu dans un journal que j'étais devenu bouddhiste, et il est venu sur la montagne pour me sauver. En entrant dans mon bungalow, il fut stupéfait de voir une ménora, le chandelier juif et d'autres indices montrant que j'étais juif pratiquant. C'est difficile d'expliquer aux autres ce qu'on est, il y aura toujours des gens qui n'approuvent pas votre choix. Que vous soyez célèbre ou non. Il y aura toujours quelqu'un pour critiquer votre manière de vivre. Le judaïsme est une religion riche et très dynamisante, je n'ai aucune intention de l'abandonner. Le zen est une pratique qui exige l'observation de règles de vie très rigoureuses. Etant donné ma nature fasciste militariste, cela me parait tout à fait adapté à la vie que je souhaite mener. La vie dans ce monastère, se lever à 2 heures et demi du matin et exercer une activité. Je suis cuisinier pour le vieux maître et quelques moines. Je prépare trois repas par jour et je me plie à l'horaire quotidien. Si je ne me soumettais pas à ce genre de discipline, je me perdrais tout simplement dans une complaisance envers moi-même. C'est un peu comme un hôpital où je vis. Les gens ont oublié les gestes fondamentaux, ils ne savent pas respirer, marcher, s'asseoir, chier. Ils ne savent rien faire. J'en fais partie et j'ai plaisir à observer cette discipline de vie parce qu'elle me procure un petit fond de respect pour moi-même. J'ai besoin de donner une forme à mon existence, d'un régime de vie, d'une structure. Voilà ce que je trouve au monastère. La structure qui me permet d'explorer le respect de soi. Je n'ai jamais considéré le zen comme une religion. On ne me l'a pas présenté comme telle, et je ne cherchais pas cela. Ma religion est très bien, je l'aime beaucoup. la pratique du zen est radicalement différente. Il appartient à chacun de décider s'il est possible de concilier les deux. Je ne le pense pas. Mon vieil ami, Roshi, mon maître zen, en réalité mon compagnon de beuverie a renoncé à faire mon éducation spirituelle. Il a compris que j'avais un réel talent de buveur, et c'est à cette activité qu'il m'a encouragé.


        J'ai eu de la chance de pouvoir gagner ma vie en faisant exactement ce que je voulais, et de satisfaire ma propre exigence. être payé pour mon boulot, et non pas bosser pour une paye. L'être humain éprouve la souffrance et la perte, et tout ce que nous faisons est un triomphe sur cette réalité.tout le monde souffre et cherche à ne plus souffrir. tout le monde est seul et cherche à échapper à sa solitude. En vieillissant, on comprend qu'il faut être brisé, que la cassure fait partie du processus de maturation.

Il récite de méoire un de ses poèmes.

Peu importe le voyage
L'épuisement à flanc de pente
Peu importe les nuages
L'obscurité d'une lune absente
Peu importe le chemin perdu
Il est dit qu'on se retrouvera
Ainsi me parlais-tu
Du fond de tes baisers
Peu importe tes mensonges
la traitrise de ton rire
Trahi au bout du songe
je fais mine de dormir
Tes mains gantées de cuir
Une lame contre ta joue
Mais est-ce l'oubli de nous
Du fond de nos baisers
Je t'ai aimée ouverte
Un lis à la chaleur
Et moi bonhomme de neige
battu par la blancheur
dans mon amour de glace
Le corps dénaturé
J'étais même ce qui passe
Du fond de mes baisers.

"Il reste encore des perdants magnifiques, j'en fais toujours partie."
Leonard Cohen.
 

Arte

*** Deux poèmes et plus d'infos sur Roshi, cliquez ici.

Retranscription des paroles de Leonard Cohen extrait du reportage BEAUTIFUL LOSERS diffusé sur Arte le Mardi 29 Juillet 1997.

Ce reportage a été réalisé dans l'appartement personnel de Leonard Cohen (Los Angeles).
 
Texte et photo "Beautiful Losers" fournis par Albert Labbouz.
Montage et mise en page par Patrice Clos.
Merci à Jarkko Arjatsalo pour la photo de Leonard Cohen.

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