Crois-moi, Edith

Crois-moi, Edith, il fallait que j'agisse et vite. C'était ma nature.
Appelle-moi un Dr Frankenstein. J'ai eu l'impression de me réveiller
au milieu d'un accident de voiture, les membres éparpillés partout,
des voix lointaines criant au secours, des doigts sectionnés
tendus vers chez eux, tous les débris qui se dessèchent comme du fromage
en tranche hors de la Cellophane - et tout ce que j'avais dans ce naufrage
c'était une aiguille et du fil, alors je me suis mis à genoux pour sortir
des morceaux de cette boucherie et pour les recoudre ensemble. Je savais
à quoi devait ressembler un homme, mais ça changeait tout le temps.
Je ne pouvais pas passer ma vie à découvrir le physique idéal.
Je n'entendais que des cris de douleur, je ne voyais que des mutilations.
Mon aiguille allait si vite que parfois je me rendais compte que je l'avais
plantée dans ma propre chair et je me retrouvais joint à l'une de mes
créations grotesques - je devais m'arracher - j'entendis alors ma propre
voix qui hurlait avec les autres et je sus que je faisais vraiment partie
du désastre. Mais je m'aperçus aussi que je n'étais pas le seul à genoux
en train de coudre de façon frénétique. Il y en avait d'autres qui,
comme moi, faisaient des erreurs monstrueuses, poussés par la même
urgence impure, et qui se cousaient à ce tas de débris,
d'où ils s'extrayaient douloureusement.

- F., tu pleures.
- Pardonne-moi.
- Arrête de chialer. Regarde, tu ne bandes plus.

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