Un grand festin à Québec

Quelques jours après son baptême, Catherine Tekakwitha fut invitée
à un grand festin à Québec. Etaient présents le Marquis de Tracy,
l'intendant Talon, le gouverneur M. de Courcelle, le chef Mohawk Kryn,
un des convertis les plus fanatiques de la chrétienté, et beaucoup
de belles dames et de beaux messieurs. Des parfums s'élevaient
de leurs chevelures. Ils étaient élégants comme on ne peut l'être
qu'à deux mille milles de Paris. L'esprit brillait dans toutes
les conversations. On ne se passait pas le beurre sans un aphorisme.
On parlait des activités de l'académie des Sciences de France,
qui n'existait que depuis dix ans. Certains des invités avaient
des montres de gousset à ressort, une nouvelle invention qui faisait
fureur en Europe. Quelqu'un expliqua un nouveau mécanisme mis au point
récemment et qu'on utilisait pour régler les pendules : le balancier.
Catherine Tekakwitha écoutait en silence tout ce qui se disait.
Tête baissée, elle recevait les compliments que lui valaient les nids
d'abeille de sa robe en peau de daim. La longue table blanche brillait
sous l'orgueil de l'argent, du cristal et des premières fleurs
du printemps et, pendant un instant, son regard plongea dans la splendeur
de ce repas. D'élégants domestiques versaient du vin dans des verres
qui ressemblaient à des roses à longue tige. Les flammes de cent bougies
se reflétaient à l'infini dans cent pièces d'argenterie tandis que
les invités parfumés coupaient leurs trances de viande et l'éclat
de ces soleils multiples lui blessa les yeux et elle n'eut plus d'appétit.
D'un petit geste brusque et incontrôlé elle renversa son verre de vin.
Glacée de honte, elle contempla la tache en forme de baleine.
- Ce n'est rien, dit le marquis. Ce n'est rien, mon enfant.
Catherine Tekakwitha resta immobile. Le marquis reprit sa conversation.
Il parlait d'une nouvelle invention qu'on mettait au point en France,
la baïonnette. La tache s'étalait rapidement.
- La nappe elle-même a envie de boire de cet excellent vin,
dit le marquis en plaisantant. Ne craignez rien, mon enfant.
Il n'existe pas de punition pour avoir renversé un verre de vin.
Malgré les domestiques qui s'affairaient avec discrétion, la tache
continua à colorer une surface de plus en plus grande de la nappe.
La conversation mourut lentement tandis que les convives la regardaient
progresser. Elle recouvrit bientôt toute la table. Les discussions
cessèrent totalement quand un vase en argent devint rouge ainsi
que les fleurs roses qu'il contenait. Une belle dame poussa un cri
quand sa jolie main devint rouge. Une métamorphose chromatique totale
eut lieu en quelques minutes. Des plaintes et des jurons retentirent
dans la salle rouge tandis que les visages, les vêtements, les tapisseries
et les meubles prenaient la même teinte profonde. Derrière les hautes
fenêtres, des îles de neige luisaient dans la clarté de la lune.
Toute la compagnie, les domestiques et les maîtres, regardait au-dehors,
comme pour trouver au-delà de la pièce le réconfort d'un univers
aux couleurs multiples. SOus leurs yeux, ces amas de neige printanière
s'assombrirent pour prendre la teinte du vin renversé et la lune elle-même
absorba la coloration impériale. Catherine se leva lentement.
- Il faut que je vous présente mes excuses, je pense.

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