Déguisements

Je suis désolé que l'homme riche doive partir
et que sa maison soit transformée en hôpital.
J'aimais son vin, ses domestiques méprisants,
et ses cérémonies vieilles de dix ans.
J'aimais sa voiture qu'il emportait partout
comme un escargot sa coquille, et j'aimais sa femme,
les heures où elle mettait dans sa peau
le lait, le désir, les industries
qui embellissaient son teint.
J'aimais son fils à l'allure britannique
mais aux ambitions américaines
et que le mot aristocrate réconfortait
comme un sursis sous le règne de Kennedy.
J'aimais l'homme riche : je déteste voir
son abonnement pour la saison à l'opéra
tomber dans la cagnotte des mélomanes.

Je suis désolé que le vieil ouvrier doive partir
qui me disait jeune homme quand j'avais douze ans
et monsieur quand j'en avais vingt
qui étudiant contre moi dans d'obscurs
cercles socialistes réunis dans des restaurants
J'aimais la machine qu'il connaissait comme le corps d'une épouse.
J'aimais son épouse qui élevait des banquiers
dans un office souterrain
et qui ne gaspilla jamais ses ambitions dans la céramique.
J'aimais ses enfants qui débattent
et son premiers à la McGill University.
Adieu vieux gagnant de montre en or
tes complexes fidélités
doivent maintenant être endossées par des patriotes bornés.

Adieu les dingues de la défonce de North Eastern Lunch
aux alentours de 1948, vos cuillers, qui n'étaient pas en acier
suédois, avaient la couleur
d'agrafes et de crochets récupérés
sur des corsets thérapeutiques sales et jetés.
J'aimais vos calembours sur la neige
même s'ils duraient pendant les sept mois
de l'hiver à Montréal. Allez écrire vos mémoires
pour la Révue Psychédélique.

Adieu les obsédés de Beaver Pond
qui rêvaient de se faire branler
par des trayeuses électriques.
Vous n'avez eu aucun Canada Council.
Vous avez dû ouvrir de petits garçons
au canif.
J'aimais vos déclarations à la presse :
"Je ne pensais pas que ça le dérangerait".
Adieu monstres articulés
Abbott et Costello ont rencontré Frankenstein.

Je suis désolé que les conspirateurs doivent partir
ceux qui m'ont fait peur en me montrant
la liste de tous les membres de ma famille.
J'aimais leur façon de réserver leur jugement
sur Genghis Khan. Ils m'aimaient parce que
je leur disais qu'à cause de leurs petites barbes
ils étaient le portrait craché de Lénine.
Les bombes ont explosé dans le Westmount
et ils ont honte
comme un disciple autorisé de Schopenhauer
dont le compagnon de chambre s'est suicidé.
Soudain, ils font tous des films.
Je n'ai personne à qui payer un café.

J'étreins l'immuable :
les hommes envoyés dans les endroits publics
insouciants comme des Hassidim
qui croient être quelqu'un d'autre.
Bravo ! Abelard, viva ! Rockefeller,
voici des brioches, Napoléon,
hourra ! Duchesse trahie.
Longue vie à vous, onanistes chroniques !
Monothéistes !
Familiers de l'absolu
tétant en cercle !

Vous êtes mon réconfort
quand j'affronte la ruche
quand je déshonore mon style
quand je rends ma nature vulgaire
quand j'invente des plaisanteries
quand je remonte mes jarretelles
quand j'accepte des responsabilités.

Vous me réconfortez
incorrigibles traîtres au moi
quand je salue la mode
et que je résous mon esprit
comme une hôtesse de l'air facile
qui distribue des parachutes dans un avion qui tombe
et que je résous mon esprit charcuté
à agir sur les faits.

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