Pour E.J.P.

J'ai cru autrefois qu'un seul vers
d'un poème chinois pouvait changer
à jamais la chute des pétales
et que la lune elle-même montait sur
la douleur des pleureurs laconiques
pour voyager sur des coupes de vin
Je pensais que les invasions avaient lieu
pour que les corbeaux picorent les squelettes
pour que les dynasties naissent et passent
pour qu'on écrive de belles lamentations
je pensais que les gouverneurs achevaient leurs jours
comme des moines doucement avinés
mesurant le temps à la pluie et aux chandelles
instruits par le pèlerinage d'un insecte
sur le page - tout ceci
pour qu'on envoie une belle lettre d'exilé
à un ancien ami de sa ville natale

J'ai choisi une contrée solitaire
rompu avec l'amour
dédaigné la fraternité de la guerre
j'ai poli ma lanque à la pierre ponce de la lune
noyé mon âme dans la liqueur de cerise
barge parfumée pour que les Seigneurs du Souvenir
y viennent languir boire et exhaler
leurs forces en réserve
comme si derrière la brume de la rive
leurs amantes obéissaient encore à leur pouvoir
comme des pendules remontées pour mille ans
j'attendis d'avoir la langue douloureuse

De bruns pétales tourbillonnent comme du feu autour de mes poèmes
avec eux j'ai visé les étoiles mais
ils s'arrondirent comme des arcs-en-ciel
avant de scier le ciel en deux
Qui peut suivre les chemins creux
que le bétail errant de pâtures en festins
a creusés dans le temps
les feuilles mortes couche après couche
sont chassées par le vent
Quelque chose nous oublie tout à fait

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