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Rencontre avec Leonard Cohen
 
Paris, le 29 juin 2001
Texte par Albert Labbouz

Avant la rencontre

" Cela fait 30 ans que je marche vers vous. "

Voilà les premiers mots que j'ai dits à Leonard.

Je savais qu'un jour lui et moi nous nous rencontrions. Je l'ai toujours su. Ce Vendredi 29 Juin a été l'aboutissement de cette quête. Et je sais d'ores et déjà que ce n'est pas la dernière rencontre.
Mais remontons une semaine en arrière…

Peut-on imaginer ce qui se passe dans la tête d'un admirateur comme moi quand on lui apprend que Leonard accepte de le voir ? Patrice Clos a eu la gentillesse de demander à Kelley Lynch la manager de Leonard (Stranger Management Inc, Los Angeles), s'il acceptait de me rencontrer quand il serait à Paris . Dans un mail adressé à Patrice Clos le webmaster et créateur du site francophone dédié à Leonard Cohen, elle énonçait que Leonard me rencontrerait et que je devais contacter Mitch V. la personne qui organiserai son séjour à Paris. L'adresse d'un grand Hôtel parisien me fut donné.

Nous étions le 21 JUIN.

Mais à partir de ce moment là, j'étais partagé entre la joie le doute et l'angoisse. Qui étais-je moi pour aborder un pareil homme ? Pas un journaliste, pas un marchand. Je savais que les attachées de presse organisent un planning presse hyper minuté. Comment pouvais-je m'insérer là dedans ? Je ne voulais que dire à Leonard combien il avait été et est encore important dans ma vie. Le remercier, et lui demander quelques trucs qui me tenaient à cœur depuis longtemps. Par Mail, j'en fis part à Kelley Lynch. Je l'en remerciais aussi.

Voici mon mail :

Chère Kelley…

MERCI de me permettre de rencontrer l'un des hommes que j'admire le plus sur terre, et depuis longtemps.
Bien sûr, je suis ému de l'honneur qui m'est fait. Ému et certes un peu angoissé comme vous pouvez vous en douter. Je l'ai dit à mes enfants de 7 et 10 ans et depuis le temps qu'ils m'entendent parler de Leonard Cohen, ils ont du mal à réaliser que c'est quelqu'un qui existe vraiment et que je vais rencontrer. Je leur ai promis de revenir avec la preuve que j'ai été avec lui un moment. Une photo ou/ et autographe. Pensez vous que cela embêtera Leonard ?
Quoiqu'il en soit, je ne suis que le modeste représentant du site que manage mon ami Patrice Clos. Et c'est vrai que sa présence à mes côtés m'aurait rassuré… Peut être d'ici là aura t il réussi à se libérer de ses contraintes quotidiennes.
Who Knows ?

Transmettez mes plus ardentes pensées à Leonard.

Amicalement
Albert

Les réponses de Kelley. Par l'intermédiaire du Patrice furent chaleureuses et tranquillisantes. Je ne devais pas m'inquiéter ni être angoissé, Leonard voulait me voir.

Leonard voulait me voir. Qu'on s'imagine un peu l'impact d'une telle phrase dans ma tête, et qu'on veuille bien comprendre mon angoisse et mon état d'esprit.

Et puis Kelley m'envoya un mail personnel quand je lui demandais la permission de ramener des preuves de ma rencontre avec Leonard pour mes enfants :

" It's not a problem Albert. Leonard's kind.

Kelley. "

LEONARD'S KIND ! ! ! ! ! !

Je n'en avais jamais douté. Pour qu'un tel homme se rapproche de ses congénères quels qu'ils soient sans distinction aucune, fallait il qu'il soit bon. C'est peut-être là, dans cette petite phrase de Kelley que j'ai rééellement compris le travail spirituel que Leonard s'est imposé tout au long de ces années. Comme le disait Sartre, il est
" Tout un homme fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n'importe qui. " Leonard est un égal, mon égal, et depuis si longtemps sans qu'il le sache, mon alter ego (égaux). C'était le sens de ma démarche. Je ne pouvais aller vers lui les mains vides.
Avec Patrice Clos, nous avons longuement cogité sur les présents à lui offrir. Un homme aussi cultivé que Leonard, aussi riche intérieurement qu'est-ce qui pourrait le toucher ? Lui qui nous donne tant, que pouvait on lui donner ?
Nous nous sommes mis d'accord sur des concepts que nous illustrerions par des objets, que par pudeur je tais ici. Ces concepts choisis ont été les suivants :
Amitié, Spiritualité, Poésie.
Je crois que nous avons été originaux et sincères.

S'en est suivi toute une série de mails entre Patrice et moi pour me préparer à cette rencontre. Il était mon coach. Nous nous sommes mis d'accord que selon la disposition d'esprit dans laquelle je rencontrerai Leonard, et puisque j'étais l'ambassadeur du site francophone, je lui poserai à l'image de ses TEN NEW SONGS, TEN NEWS QUESTIONS. Il fallait que ces questions soient nouvelles, plutôt orientées sur ses rapports avec la France et surtout qu'elles n'interfèrent pas avec les questions posées par les internautes et aux quelles Leonard s'est promis de répondre. Elles devaient aussi se distinguer des centaines d'autres questions que ne manqueraient pas de lui poser les journalistes tout au long de sa tournée promotionnelle. Là aussi, nous avons beaucoup cogité, beaucoup échangé avec Patrice. Nous nous sommes efforcés de mettre en avant le respect que nous avions pour l'homme et la sincérité qui nous animait. Aucune question indiscrète, aucune question équivoque et si possible une cohésion d'une question à l'autre, voilà notre fil conducteur. De l'humour, de la réflexion et de la passion.

Autour de moi, mes amis me contemplait sur mon petit nuage. Des amies de longue date me supplièrent d'essayer d'obtenir quelques mots écrits de sa main à leur encontre. Un ami pourtant moyennement fan me demanda s'il ne pouvait pas venir avec moi pour être mon garde du corps. C'est dire combien on m'enviait, et combien Leonard avait un impact et une résonance énorme même pour les plus néophytes.

Mes nuits furent agitées et pas plus belles que mes jours. Un rêve m'interpella tout en me rassurant. Je rencontrais Leonard dans un hôtel où étaient réunis des centaines de gens que je savais juifs (je suis juif moi aussi). Un hôtel ? Une synagogue ? Leonard venait vers moi et m'offrait une mini-caméra DV, pour le filmer. Quel était le sens de ce rêve ? Leonard m'offrant son image au milieu de mes coreligionnaires, cela voulait-il dire que je n'avais pas à m'en faire ? Il me donnait son image ? Il me tendait un miroir ? L'atmosphère y était douce et vraiment tranquille. Leonard was kind avait dit Kelley. Etait il ce rabbin qui me faisait faire ma bar-mitsvah que je n'ai pas fait ? Quoiqu'il en soit je m'habillais d'une nouvelle peau pour une vieille cérémonie. (New skin for an old céremony…)

Je n'étais pas vraiment à mon travail : distant, brouillon et … perturbé, mais peu de mes collègues savaient pourquoi.

A mesure que le jour fixé pour contacter Mitch approchait je vivais en osmose avec Leonard., comme possédé d'un sixième sens. Il se préparait à venir à Paris, rangeait ses affaires disait au-revoir à ses amis. Prenait l'avion et se remettait en route vers nous pour nous offrir ce que nous attendons depuis si longtemps. Il revenait dans le monde.

COMING BACK TO YOU.
" I live alone, but I was only coming back to you. " To us…

Et il allait nous parler, Nous d'abord en France. COCORICO. Et moi qui était " just like joseph lookin for a manger ", j'allais l'approcher, le toucher peut-être. " touched his perfect body with my mind… " ou le contraire plutôt : " Touched his perfect mind with my body "

LA JOURNEE DU 26.

J'ai pensé très fort à Leonard arrivant à Paris, accueilli par Mitch V. Comme l'avait demandé Kelley, je lui ai téléphone dès 14 heures à l'hôtel.
Et la première réponse me glaça : " Le client est attendu, mais n'est pas arrivé. "
J'ai laissé mes coordonnées de téléphone fixe. J'ai dit que je rappellerai toutes les heures. Mais je n'étais pas chez moi, alors pourquoi ne pas lui avoir laissé le portable ? Je me suis posé la question et j'ai trouvé la réponse. Parce que si près du but j'avais peur de gagner, comme le tennisman qui faiblit au moment de la balle de match. Alors une heure après j'ai appelé. Il y a un poème de Leonard qui s'intitule

" Pour en finir j'ai appelé "

Il y a ces deux vers :

" A la troisième sonnerie je me suis dit
Je vais laisser sonner encore cinq fois et que ferai-je… "

L'osmose avec Leonard était bien là, je me posais la question idem. Quand ça a décroché j'ai demandé Mitch V. La réponse a été la même. Cette fois ci j'ai laissé mon numéro de portable. Ca été comme ça jusqu'à 21 heures. Le portier a finit par me connaître. Le téléphone n'en déplaise à ses détracteurs ça crée des liens. J'appelais Patrice après chaque appel à L'hôtel.
Il a joint Kelley qui lui a donné des précisions. Mitch devait réceptionner Leanne Ungar et Sharon Robinson qui n'avait pas pris le même avion que Leonard. J'ai demandé à Patrice pour appeler. J'en avais marre, je n'y croyais plus. Il a eu plus de chance que moi, parce qu'il a eu un répondeur. Un truc d' attaché de presse pour filtrer les appels des importuns. J'en étais sûrement un et Patrice aussi. J' ai commencé sérieusement à douter. Je m'étais fait des illusions.

Comme dans Dress rehersal rag, je me répétais…

C'est ça on en est là, on en est là,
Et n'était-ce pas une longue descente ?
N'était-ce pas une drôle de descente ?

J'ai finalement continuer à attendre le miracle (" waiting for the miracle ") et finalement le soleil a coulé comme du miel (" The sun pours down like honey "). J'ai eu Mitch en direct, elle m'appelait sur le portable alors que j'étais en pleine conversation avec Patrice. C'était elle qui s'excusait de ne pas m'avoir appelé plus tôt. Oui, elle savait. Leonard aussi. Mais quand ? Il avait l'émission de France Inter, pas aujourd'hui Ce serait un midi ou un soir. Elle allait demander à Leonard, elle m'appellerait. Globalement on s'est mis d'accord pour jeudi. Je me suis mis hors la loi pour mon travail. Je n'irai pas.
Avec patrice, par E-mail on a peaufiné les questions. Et j'ai fini par me tranquilliser. J'ai repris une vie normale… ou presque, car j'étais enchaîné à la moindre sonnerie de mon portable.
Mitch a rappelé le 27 Juin alors que j'étais en conversation avec une collègue sur mon poste fixe pour un rendez vous de travail le vendredi. J'ai raccroché sans dire au revoir, et Mitch m'annoncé :

Leonard vous rencontrera Vendredi 29 JUIN à 10h 15 au bar de l'hôtel.

J'ai bredouillé. On s'est dit à bientôt. J'ai rappelé ma collègue. Je ne pouvais pas lui expliquer pourquoi je ne serai pas à son Rendez Vous Vendredi.
Leonard n'avait plus qu'à m'accueillir dans la tourmente. (Oh please let me come in to the storm.)



PREPARATIFS

Comme un soldat qui s'en va à la guerre, j'ai préparé mes affaires. . Les jeunes futures mariées juives vont au bain en famille, on les lave, on les purifie avant la noce. Je suis allé chez le coiffeur. Magali, mon amie m'a repassé une chemise neuve. J'ai choisi un costume. J'ai ressorti mes chaussures chics. .. Mon père faisait ça quand il allait vivre une rencontre importante. Il passait du temps dans la salle de bains, il s'habillait chic. En fait cela faisait rituel. " One by one the guests arrive. " Oui, il s'agissait d'une cérémonie. Mais j'étais le seul guest… ou presque, car Mitch m'avait dit que quelqu'un de Sony Music France serait là et comme ça, je saurais des choses… Cela me contrariait. Contrariait aussi Patrice. Kelley n'était pas au courant… Mais qu'importe l'essentiel n'était il pas d'être avec Leonard ? Dans un sac, j'y ai mis un de mes livres préférés de Leonard Cohen : Book of mercy. Un bloc de papier blanc. Des stylos. Magali m'a glissé un portrait au fusain qu'elle avait de Leonard deux mois auparavant. Je pouvais le lui offrir s'il voulait. Mon appareil photo. Mon appareil enregistreur. Et personne ne l'a vu mais j'y ai aussi mis l'espoir, la sérénité, et la dévotion. J'allais rencontrer mon maître. Le seul qui m'avait compris au plus noir des années sombres de ma vie, celui qui avait tenu allumé une thin green candle. Je suis sorti du bunch of lonesome heroes. Et je l'ai entendu me dire :

" I know you need your sleep now.
I know your life's been hard, but many men are falling where you promised to stand guard. "

(Field commander Cohen)

Si j'avais failli cette fois-ci je devais la tenir cette garde.

STRANGER SONG.
J'avais mal dormi. Je m'étais réveillé trop tôt. J'ai embrassé mes enfants comme si je partais loin..

Je me suis mis en chemin.

I came so far for beauty
I left so much behind :
My patience and my family
My masterpiece unsigned.

Dans les embouteillages qui me menaient à lui, je n'ai pu m'empêcher de penser. Et si tout s'arrêtait là ? Un pneu crevé, une panne stupide un accident que sais-je encore ?

" Les amants se posent beaucoup trop de questions. "
( Let's sing another song boys !)

Mais le disciple qui va vers le maître doit mériter d'être accueilli par le maître. Alors, sans pour autant chercher l'épreuve je devais suivre la Voie. (la voix ?)

La vraie Voie est comme le cosmos infini,
Rien ne lui manque, rien ne lui est superflu.
Si nous ne haïssons ni n'aimons,
La Voie apparaît clairement, distinctement, comme l'entrée d'une caverne sur le flanc de la montagne.

Dit le Maître Zen Sozan.

Je suis arrivé une heure à l'avance quand même. Le soleil était chaud. Je me suis attablé à la terrasse d'un café juste en face de l'Hôtel. J'ai guetté les entrées et sorties de l'hôtel, le ballet des chasseurs et des taxis et des voitures de luxe. J'ai essayé de deviner où se trouvait la chambre de Leonard. La fenêtre était elle ouverte ?
(The window…) Les passants de ce boulevard marchaient sans savoir. Là à quelques mètres se trouvait cet homme remarquable. J'étais tranquille. Zen.

A 10 Heures 05 je me suis levé. J'ai traversé la rue et je suis entré dans cet hôtel. C'était un hôtel comme il les aime. I remember you well at Chelsea Hotel… Luxueux d'un autre temps. Raffiné et kitsh à la fois.
Je me suis adressé à la réception.

" J'ai rendez vous avec Leonard Cohen. "

Imaginez ce que ça peut faire de dire cette phrase. Combien d'admirateurs, d'admiratrices aurait eu envie de la prononcer cette phrase ? J'étais pour la première fois de ma vie un privilégié, et tant pis si je me sentais un peu égoïste. J'avais pourtant beaucoup insisté pour que Patrice Clos soit à mes côtés… Mais trop de contraintes ne lui avaient pas permis de monter de son Gard.

- Les journalistes sont reçus en principe au deuxième étage dans une salle spéciale.
- Je ne suis pas journaliste. Mitch V. m'a dit de l'attendre au bar.
- Excusez-moi. C'est au bout du hall sur la droite.

Qu'est-ce que j'avais aimé dire que je n'étais pas journaliste ! Le bar, ce bar que tant d'autres de célébrités avaient fréquenté, Gainsbourg, Paul Auster… Comme je les comprenais. Tout de pourpre, feutré, baroque. Un couple de touristes américains à une table étudiaient la visite du jour. Deux hommes d'affaires dont l'un accroché à son portable finissaient un jus de pamplemousse. Un autre quelques tables plus loin, notait sur son Palm Pilot son planning de la journée. A côté, au delà des grandes portes en bois, c'était le salon du petit déjeuner, bleu moiré.

J'ai un peu tourné et j'ai choisi ma place. J'ai anticipé Leonard ne pourrait pas faire autrement que de s'asseoir à côté de moi, si près. S'il y avait une autre personne elle se mettrait là, en face.

Un maitre d'hôtel s'est approché de moi.

- Un déca et un grand verre d'eau
- Bien Monsieur…

Et j'ai attendu. A Peine cinq minutes… pas plus… Il est arrivé. Je me suis levé. Il avait à faire à peine une dizaine de pas pour venir jusqu'à moi. Il n'a pas hésité . D'un pas alerte, il s'est dirigé vers moi en souriant. Heureux. Il m'a tendu la main qu'il a serré avec son autre main dans la mienne.

- Albert Labbouz
- Leonard

Il avait intacte cette voix chaude et grave que nous lui connaissons et que lui n'aime pas.

- Asseyez vous je vous en prie…
- " Cela fait 30 ans que je marche vers vous. " J'ai dit.


ALBERT LABBOUZ
30 JUIN 2001

 

(c) Albert Labbouz, France 2001
Photo posted with Leonard Cohen's permission, any other use prohibited
Webmasterisation: Patrice Clos
 

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