Réédition des deux romans de Leonard Cohen


JEUX DE DAMES
LES PERDANTS MAGNIFIQUES
(Christian Bourgois)

Réédition des deux romans-cultes de Léonard Cohen,introuvables depuis les années 70 :deux joyaux pop.C'est entre 1961 et 1966 que Léonard Cohen, connu alors pour ses recueilsde poésie, se consacre à l'écriture de ses deux seuls romans publiés à ce jour, Le Jeu favori (curieusement rebaptisé Jeux de dames dans l'actuelle réédition) et Les Perdants magnifiques.

Atmosphère nostalgique, écriture réaliste, histoire d'amour et autoportrait via l'alter ego Breavman dans le premier, dont le meilleur du livre tient à ce qu'on peut discerner de promesses chez l'auteur, le désir perceptible de plonger dans le monde contemporain, alors précisément qu'il reste encore à sa lisière. L'histoire d'amour entre Breavman et Shell, qui tout à la fois structure le roman, mais n'en constitue que la seconde moitié,ressemble à l'initiation nécessaire au personnage, sinon au livre lui-même, pour accomplir ce passage vers la modernité : l'écriture se dépouille de son psychologisme et tend vers la fin à acquérir la marque qui sera celle des meilleurs textes de Cohen.

Quant aux Perdants magnifiques, largement écrit sous l'effet de la drogue, voici ce qu'en disait l'auteur lors de sa sortie,en privé à son éditeur : "C'est un essai mais il serait inopportun de le révéler."Ce qui donne, en public : "Les Perdants magnifiques est une histoire d'amour, un psaume, une messe noire, un monument, une satire, une prière, un hurlement, une carte routière des régions sauvages, une plaisanterie, une insulte de mauvais goût, un étalage de virtuosité malsaine, une fantaisie luthérienne scatologique, une épopée religieuse déplaisante d'une incomparable beauté."

Et effectivement, le roman, auréolé de scandale pour pornographie lors de sa sortie "Le livre le plus révoltant jamais écrit au Canada", selon un critique de l'époque) défie toute tentative de résumé. On y voit un narrateur habitant Montréal obsédé par le souvenir de sa femme Edith, suicidée dans une cage d'ascenseur, et tyrannisé par l'amant de cette dernière, le mystérieux et méphistophélique F. (qui a initié l'épouse du narrateur aux joies du vibromasseur et à la masturbation des oreilles). Le narrateur tente de conjurer ses obsessions par l'invocation, de plus en plus scabreuse au fil des pages, de la première sainte indienne du Canada, l'Iroquoise Catherine Tekakwitha, convertie par les Jésuites au XVIIe siècle, si bien que le livre se déploie dans plusieurs directions - récit bourgeois d'un ménage à trois, biographie romancée d'une sainte historique, considérations hallucinées sur la drogue, Dieu, la culture pop, la guerre d'Espagne, les orgies et les Juifs, bref, l'univers de Cohen -, le cadre romanesque explosant à mesure, en poèmes, sketches, dialogues, prières. Aujourd'hui Les Perdants magnifiques reste comme un pur joyau de pop-culture, parfaitement déjanté. 

Marc Weitzmann
Traduction de l'anglais (Etats-Unis) par
Michel Doury, 288 pages, 27 Euros, et 304 pages, 23 Euros.

 
Copyright: Inrock N°357. du 25 septembre au 1er octobre 2002
Document fourni par Albert Labbouz.

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