Interviews - Un certain sourire
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Interviews

Un certain sourire L'affaire Spector Retour vers le futur Le Cercle de Minuit
Retour vers le présent Beautiful Losers Je ne suis qu'un poète mineur C'est Lenoir
L'automne du Partisan      

Un certain sourire

(Telephone Blues) -- Par Hervé Muller

On venait d'apprendre que Leonard Cohen serait à la fête de l'Huma, en septembre. Cohen... On l'avait presque oublié... Presque. Il n'a jamais semblé tout à fait réel, de toute façon : une silhouette entrevue sur une scène par deux fois, quatre albums à peine depuis 68, et de longs silences l'histoire de Cohen se déroule au ralenti à l'arrière-plan d'un show-biz de plus en plus speedé. Mais sa présence n'a pourtant jamais cessé de se faire sentir, implicite mais subtilement indispensable.
 
Je n'en fus pas moins totalement pris de court lorsqu'on me dit : « Tu veux interviewer Cohen ? Il est à Londres jusqu'à demain, pas le temps d'aller là-bas, il faut que tu lui téléphones à son hôtel, entre 6 et 7. Il attend ton coup de fil. »
Ah?... Qu'est-ce que j'allais pouvoir donc lui dire? Cohen n'était plus dans ma tête que des souvenirs et des sensations dont il me fallait battre le rappel en toute hâte. J'ai passé les quelques heures qui me restaient à potasser mon Cohen comme un lycéen qui prépare un examen à la dernière minute. Et c'est là que je me suis rendu compte qu'il n'avait jamais vraiment cessé de me hanter, tandis que son image retrouvait rapidement toute sa nettete...

Photo Peter Mazel in Rock and Folk

Photo (c) Peter Mazel in Rock and Folk
Used with Norman Mazel's permission
All rights reserved

TELEPHONE BLUES N° 1.

 
A partir de 6 h ce soir-là, j'ai appelé Londres tous les quarts d'heure sans succès, jusque tard dans la soirée. Invariablement, on me répondait « M. Cohen est sorti ».
Le lendemain matin, j'ai remis ça. La standardiste m'a imperturbablement déclaré : « M. Cohen n'est pas rentré ». Considérant qu'il était assez grand pour découcher sans rendre de comptes à personne, j'ai pris mon mal en patience.
J'avais à peu près perdu tout espoir de le joindre, lorsqu'à 4 h de l'après-midi j'ai reconnu au bout du fil cette voix familière, dont la gravité semble toujours prête à laisser percer un vague sourire.
Qu'est-ce qu'on peut bien dire à Leonard Cohen quand on l'a soudain au téléphone à plusieurs centaines de kilomètres de distance et qu'il ne vous a jamais rencontré ? On se présente, en priant le ciel qu'il soit effectivement au courant de l'affaire. Il l'est. Bon, maintenant par où commencer ?. Je hasarde :
- Heu... Vous azez déjà fait une interview par teléphone ?
- Eh bien moi, jamais.
Et sur ce préambule en forme d'aveu, j'enchaîne sur la question la plus évidente, à savoir :
Pourquoi donc revient-il soudain à la chanson, après avoir annoncé l'année dernière qu'il laissait tout tomber .
- Ce fut un malentendu de la part du journaliste qui m'avait interviewé, en fait. Je n'ai jamais dit que je me retirais. J'ai dit que je continuerais toujours à écrire des chansons, seulement je n'en avais écrit aucune depuis pas mal de temps. Mais c'est revenu...
Pour tout arranger, la ligne est particulièrement mauvaise, et la voix de Cohen s'estompe de temps en temps quelque
part au-dessus de la Manche... Il précise qu'il a maintenant assez de nouvelles chansons pour un album, et qu'il les enregistre en ce moment à New York.
- Elles ont pris très longtemps à se développer. Je ne veux pas dire par là qu'une chanson est meilleure quand on met longtemps à la faire, mais en l'occurrence ça s'est passé comme ça.
Lors de la tournée de 72, Cohen interprétait une chanson qui avait frappé tout le monde et s'appelait « I Remember You Well At The Chelsea Hotel ». J'avais été très déçu, comme beaucoup d'autres, de ne pas la trouver sur l'album « live » issu de la tournée.
- Elle sera sur ce prochain disque, m'apprend-il, mais c'est une version assez différente. Tant les paroles que la musique ont été modifiées. A l'époque, elle n'était qu'à un stade très approximatif, je l'improvisais même en partie sur scène.
De ce nouvel album, il me dit encore qu'il le produit lui-même, et que Bob Johnston n'y participe donc pas. Les musiciens aussi sont presque tous différents, ne serait-ce que parce que ceux des enregistrements précédents étaient tous plus ou moins des habitués de Nashville. Mais de toute façon, il semble que, musicalement, il faille s'attendre à quelque chose d'assez différent de ce à quoi il nous a habitués, du fait d'arrangements et d'une instrumentation plus variés.
 
Ayant réglé leur compte aux questions musicales de rigueur, je jugeai qu'il était temps de lui demander quel effet lui faisait la perspective de jouer à Paris pour le Parti Communiste.
- Dans quelle mesure exactement est-ce un festival communiste ?, fut sa réponse en forme de question dont la naïveté n'était pas feinte. Il ne me restait rien d'autre à faire que de lui expliquer les tenants et aboutissants de cette coutume bien de chez nous qu'est la féte de l'Huma.
- Euh... Je pense que je m'efforcerai d'ignorer le contexte idéologique... Il rit. Du coup, je m'y lance, dans le contexte idéologique, et je l'interroge sur une rumeur qui m'a toujours intrigué, selon laquelle il aurait autrefois rencontré Giscard, notre bon Président, alors Ministre des Finances...
- Oui, c'était au cours de la tournée de 70.
Que se racontent donc un Cohen et un d'Estaing quand ils se rencontrent ? Lequel chante « Le Partisan » à l'autre?
- Oh, ce n'était qu'une conversation privée, rien de bien conséquent. Il m'a invité à son bureau, pour déjeuner.
- Quelle fut votre réaction?
- J'ai trouvé ça très hospitalier de sa part... Je ne l'ai pas revu depuis.
- Avez-vous songé alors qu'il pourrait être président un jour ?
- Il ne m'a pas tenu au courant de ses plans, vous savez... Il était très intéressé par la musique américaine et la rnusique française, et il cherchait à comprendre pourquoi la France ne pouvait pas produire une musique ayant l'impact de la musique américaine...
Ce devait être l'époque où Giscard envisageait de renoncer à l'accordéon au profit de la guitare électrique... Mais ce que je voulais savoir, c'est s'ils avaient causé politique.
- Pas vraiment, je n'étais pas assez au courant de la situation politique française pour cela.
- Même en ce qui concerne Mai 68 ? Pourtant à Pleyel, en 72, Leonard avait dédié « The Partisan » à « quelque chose que vous (je pense que ça ne s'adressait pas à Giscard, quand même) avez fait en 68. » Alors ?
- Ah, vous voulez parler de la révolution... Nous avons effleuré le sujet, mais vous savez, ce n'était qu'une conversation privée. Et puis il y a longtemps de cela, je ne me souviens pas très bien.
J'en profite pour mentionner le fait que beaucoup de gens, particulièrement en France, sont un peu choqués par les contradictions de Cohen sur ce genre de sujets. Friture sur la ligne.
- Mes quoi?
- Vos contradictions.
- Mes contradictions ?
- Vos contradictions... sur tout ce qui, disons, est d'ordre politique. Ou devrais-je dire votre ambiguïté?
- Ambiguïté ?
- Oui...
Là je commence à me demander s'il ne se paie pas ma tête.
- Oui, ma position est ambigue...
- C'est exactement ce que je voulais dire.
- Elle l'est, sans aucun doute.
- Et c'est ainsi que vous la voulez?
- Absolument.
Il a dit ça d'un ton de conviction satisfaite, et je me marre parce que c'est ce que j'avais toujours soupçonné. Et ça me botte, même Si ça fait râler tous les militants au petit pied.
Dans l'intitulé du recueil « Flowers for Hirler », il y a un poème « The only tourist in Havana turns his thoughts
homeward » (« Le seul touriste de la Havane tourne ses pensées vers son pays »), qui est une suite de parodies de slogans politiques à l'usage du Canada et fut écrit à La Havane en avril 61. C'était juste après l'affaire de la Baie des Cochons ; or, à l'époque, il était formellement interdit à tout citoyen américain de se rendre à Cuba. Cohen avait-il donc une autorisation spéciale de la CIA ? Plus simplement...
- Les Canadiens, eux, avaient le droit de s'y rendre. Non pas que j'en aie rencontré beaucoup durant le mois et quelque que j'ai passé là-bas.
- Avez-vous rencontré Castro ou des gens de son entourage?
- Non... Ce n'est pas ce qui m'intéressait en me rendant à Cuba. Mais j 'ai rencontré beaucoup de gens.
- J'imagine que, pour la plupart des Cubains, la différence entre un Canadien et un Américain n'érait pas évidente. Avez-vous rencontré des réactions hostiles ?
- Parfois, et aussi d'autres très chaleureuses ; mais le plus souvent, les gens étaient trop occupés pour faire attention à moi...
 
S'il est un auteur dont l'inspiration est intimement personnelle, c'est bien Cohen. Pourtant, au hasard des rares interviews qu'il accorde, on observe chez lui une volonté très nette de préserver sa vie privée. Certains pourraient y voir une contradiction...
- Non, j'écris à partir de mon expérience personnelle, mais il n'y a pas conflit avec ma vie privée. Personne ne croit vraiment ce que je raconte dans mes chansons, vous savez... On sent un sourire dans sa voix lorsqu'il dit ça, mais c'est probablement vrai. Si intimes soient-elles, ses chansons, comme leur auteur, n'ont au fond qu'une réalité très relative pour la plupart des gens qui les écoutent, car Cohen n'a absolument rien d'un personnage public.
Mais si j'ai abordé ce sujet, c'est avec une arrière-pensée en tête. J'ai beau n'avoir aucune aspiration du côté de France-Dimanche, il est bien évident que si nous commençions à discuter de ses textes et de ses livres, il en découlerait naturellement des questions très personnelles...
- C'est O.K., vous pouvez y aller, m'affirme-t-il. Il n'en découle pas naturellement que j'y répondrai, mais vous pouvez les poser.
C'est typique, cette réponse. J'ai souvent eu l'impression qu'il aime surtout donner des indices sur sa vie privée, juste suffisamment pour intriguer les gens. Il y a par exemple ce texte exalté et étrange au dos de la pochette de « Live Songs », dont voici une traduction aussi fidèle que possible :
Transfiguration. C'est ce qui s'est passé au cours de cette nuit du 13 décembre. Depuis lors je ne suis plus simplement un être humain. Je suis habitée par Dieu et l'amour baigne et brûle en moi, mais ce qui a causé la transfiguration ce fut le martellement mystique et fou de ton corps contre mon corps. Alors ton âme pénétra dans la mienne et une sorte d'union eut lieu qui me tua presque par son intensité. Je ne peux pas justifier mes prétentions extravagantes, je peux seulement rapporter ce que...
Là le texte s'interrompt, et il est suivi de cette mention « Ce texte est extrait de l'oeuvre de Daphne Richardson (1939-1972) ». Qui était-elle donc?
- C'est une fille que j'ai rencontrée à Londres et qui, pour diverses raisons, trouvait difficile de survivre à quelque niveau que ce soit, et qui finalement s'est tuée en se jetant du haut de la tour de la BBC.
Il me raconte ça avec le même calme factuel qu'il affectionne pour ce genre de propos et avec lequel il avait introduit « Nancy », à l'Albert Hall de Londres en 72, comme une chanson « à propos de quelqu'un qui s'appelait Nancy et qui un jour s'est enfermée dans la salle de bains pour se faire sauter la cervelle avec le fusil de son frère... » « Tout ce grand-guignol n'est pas vraiment nécessaire », avait-il ajouté, « mais il se trouve que ça s'est vraiment passé comme ça... » La similitude est assez frappante, de Nancy à Daphne.
- Je ne sais pas quel rapport profond il peut y avoir, mais j'en trouve un dans le fait que toutes deux étaient blondes, et que toutes deux se sont suicidées, commenta Leonard. De Daphne Richardson, il ajouta qu'elle avait un talent poétique considérable et qu'il espérait faire publier une partie de ses écrits. Il mentionna aussi le fait qu'elle avait passé beaucoup de temps dans des institutions psychiatriques, laissant entendre qu'il pouvait s'identifier à cela...
- Vous pensez que vous aussi vous auriez pu être enfermé? lui demandai-je mi-sérieusement.
- Vous savez... Comme beaucoup de gens, il se trouve seulement que je suis de l'autre côté de la grille...
En fait, Cohen a effectivement fait autrefois un séjour dans ce genre d' « hôpital où personne n'est malade et personne n'est en bonne santé » (« Teachers »)...
Italie, 1972
 
Un autre personnage qui m'intriguait, c'est le poète canadien Irving Layton, qui fut jadis le professeur de Cohen et depuis est resté un ami très proche.
- Je pense que c'est un des grands écrivains de notre époque. Il est très populaire au Canada mais pas très connu ailleurs, bien qu'il ait publié 25 livres, presque uniquement de poésie.
- A-t-il inspiré le personnage de F. dans « Beautiful Losers » (1), dont vous avez dit une fois qu'il était une combinaison de plusieurs personnages réels ?
- Cela se pourrait bien... Quoique F. était bisexuel et que Irving soit résolument hétérosexuel...
- A propos des livres que vous lisez, vous avez dit une fois . « Lorsque je trouve quel qite chose qui me fait rire, je pense que c'est bon »...
- Tout à fait d'accord...
- C'est vous-même qui l'avez dit! Mais pouvez-vous préciser?
- De façon générale, c'est merveilleux de trouver du rire où que ce soit, mais je crois aussi que presque toute réflexion profonde s'accomplit par le rire. Quand on apprend vraiment quelque chose, on rit.
Voilà pour ceux qui trouvent Cohen triste. Et c'est vrai que chez lui le désespoir, s'il est fréquent, est toujours teinté d'ironie, et qu'inversement son humour a souvent un côté désespéré. Mais sur ce que me semble être les deux caractères dominants de son esprit comme de son oeuvre, il se montra fort vague:
- Peut-être... Comme chez n'importe qui, vous savez... Les émotions se superposent... Lorsque j'écris je n'ai pas de but, ce n'est qu'une réflexion de ma propre nature. Je n'essaye pas d'analyser...
J'obtins la même réaction lorsque je voulus aborder la question de son mysticisme. Pour tout arranger, une brave dame britannique se trouve soudain parachutée dans notre conversation, manifestation de l'Infini Mystère du système téléphonique international. Ce n'est ni la Sainte Vierge, ni Catherine Tekakwitha, aussi nous quitte-t-elle après un bref quiproquo. Cohen profite de cette interruption pour mettre les choses au point
- Vous savez, je ne veux pas vous donner l'impression que je suis quelqu'un possédant de profondes préoccupations d'ordre religieux, ou de quelque ordre que ce soit, d'ailleurs. Je n'ai rien essayé d'écrire d'authentiquement profond. Je n'ai qu'une éducation limitée et ce sont là des questions pour érudits, pas pour un pauvre écrivain de misère, comme moi...
Ça y est, il se paie encore ma tête...
- Je fais comme la plupart des gens à qui on pose des questions sur Dieu, je n'ai pas à vous dire ce que je crois, après tout. Maintenant, le sourire perce dans sa voix, à travers l'écouteur d'ébonite. D'ailleurs, vous non plus vous n'êtes pas prêt à me dire ce que vous croyez...
- Euh... A vrai dire je ne sais pas exactement ce que je crois...
- Exactement. C'est pourquoi toute conversation sur ce sujet est vouée à l'imprécision.
- Je n'ai pas dit que j'attends de vous que vous soyez précis, au contraire...
- Je tiens assez à la précision. je crois que ce qui ne peut être décrit avec précision, on ne devrait pas essayer de le décrire.
Qu'est-ce que vous voulez répliquer à ça ?
 
Alors on passe à autre chose. Passe-t-il encore beaucoup de temps en Grèce ?.
- Plus tellement, non. Mais de temps en temps, j'ai besoin de changement... En fait, je me surprends à retourner à Hydra plus souvent qu'il ne me semble.
Avez-vous beaucoup ressenti l'hostilité de certaines gens envers vous à cause de vos liens avec la Grèce ?
- Oui. Mais mes liens sont avec les gens, avec le soleil, avec la mer et n'ont rien à voir avec aucun gouvernement d'une époque déterminée. Pour moi, c'est plus important que les conditions politiques.
Et puis ces gens de gauche qui me reprochent d'aller en Grèce représentent une faction dogmatique à l'intransigeance rétrograde. Ils se disent révolutionnaires, mais en fait je ne pense pas qu'ils soient aussi avancés politiquement que je le suis
. Le sourire perce à nouveau dans sa voix. Après un instant de silence il reprend
- Ça me rappelle quand j'avais joué à ce festival pop en France (Aix-en-Provence, 1970) et que j'avais été pris à parti par un certain nombre de spectateurs. Je ne sais pas qui ils étaient exactement, mais ils m'agressaient au nom de principes politiques. Si leur notion d'une action révolutionnaire était de saboter mon passage, c'était absurde. Quel bénéfice pouvaient-ils en tirer ?
A l'époque, Cohen s'était livré à des commentaires dont l'ambiguïté n'avait, comme d'habitude, pas arrangé les choses. Ça nous ramène à ces contradictions qui sont au fond, pour lui comme pour beaucoup d'entre nous, une source d'énergie indispensable. Il l'assume et c'est, me semble-t-il, un de ses points communs avec Dylan. A cette remarque, son seul commentaire est
- Tout ce que je peux avoir en commun avec lui est une bonne chose.
Cette ambiguïté de Leonard Cohen, elle se manifeste bien sûr tout particulièrement dans ses rapports avec le show business. Lorsque le bruit avait couru qu'il se retirait, je m'étais demandé si ce n'était pas pour échapper à un milieu trop contraignant, comme on laisse soudain tomber un job trop fastidieux pour retrouver sa liberté.
- Oui, il y a de ça... Après tout c'est un job, un moyen de gagner sa vie. Pris sous un certain angle, ce n'est rien de plus... Et maintenant je suis de retour au travail. Il médite un instant là-dessus, et ajoute
-Vous savez, c 'est les femmes qui nous remettent au travail. Si on est prêt à vivre sans femme, alors peut-être qu'on peut vivre sans travailler. Sinon, on n'a aucune chance.
- Hum... Alors j'imagine que c'est a peu près impossible de vivre sans travailler, hein ?
J'ai dit ça sur un ton extrêmement lugubre, et il a acquiesce en se marrant. Ça fait plus d'une demi-heure qu'on est au téléphone, et le côté artificiel de la situation s'est estompé. La conversation a même trouvé un rythme naturel dont la spontanéité ne laisserait jamais deviner que nous ne nous sommes en fait jamais rencontrés. Soudain, je me souviens de cette histoire qu'on m'a racontée un jour. Ça se passe à New York, dans une party très snob. Cohen est présent et une jeune fille de bonne famille s'approche du maître et lui demande le plus sérieusement du monde : « Leonard, quel est votre passe-temps préféré ? » Et lui de répondre, imperturbable « La masturbation. » Tête de la minette...
- Peut-être bien que j'ai dit ça, se marre Leonard, mais je ne me souviens pas.
- C'est toujours votre passe-temps préféré?
- Eh bien, j'essaie d'occuper mes mains autrement...

Photo by Claude Gassian, 1980

TELEPHONE BLUES N° 2

 
En conclusion de cette conversation téléphonique, Cohen m'apprit qu'il serait de nouveau à Londres début juillet, à la première d'un film sur lui intitulé « Bird on a Wire ». Il ne prévoyait que d'y faire un très bref séjour, mais l'éventualité d'une rencontre fut quand même envisagée...
De fil en aiguille, c'est comme ça que je me suis retrouvé à Londres deux semaines plus tard.
 
Une fois sur place, le même scénario s'est répété. Il me fallut 24 h de coups de téléphone répétés pour arriver enfin à joindre le père Leonard. J'étais même devenu copain avec la standardiste de l'hôtel. « Dès qu'il est là, je vous rappelle et je vous le passe », me promet-elle finalement à mon nième appel. Et elle m'a aussi raconté : « Hier soir, il m'a demandé d'appeler pour lui un numéro à Montréal. Vous savez quel était le nom de la personne ?. Suzanne !. Vous vous rendez compte ? »
 
C'est ce soir-là au Rainbow, à la réception qui suivait la projection du film, que j'ai quand même fini par rencontrer Cohen. Chaleureux, l'oeil vif, il supportait avec une amabilité imperturbable l'assaut d'individus de tous sexes et de tous âges qui bourdonnaient autour de lui. Moins patient, jc me suis contenté, après un bref échange de propos, de fixer avec lui un rendez-vous pour le lendemain, avant d'aller me réfugier près du bar...
Plus tard dans la soirée, après maintes coupes de champagne et alors que l'ambiance s'était calmée, Cohen m'a glissé à l'oreille, le regard brillant : « Tu as remarqué comme les femmes sont belles, à cette heure-ci... ? »
 
Si je n'ai encore rien dit du film, « Bird on a Wire », c'est qu'il n'y a. pas grand-chose à en dire et qu'il ne justifie
sûrement pas le tapage fait autour de cette projection unique au Rainbow. Réalisé par Tony Palmer avec une équipe qui a suivi Cohen pendant tout sa tournée européenne de 72, c'est du sous-Pennebaker de qualité très médiocre. C'est d'autant plus dommage qu'il y avait quelque chose de génial à faire à partir d'un matériel pareil certaines des scènes en particulier celles filmées à Jérusalem, ultime concert de la tournée, sont saisissantes. Elles ne le doivent qu'à la personnalité de Cohen, mais suffisent à faire de « Bird on a Wire » un document qui vaut la peine d'être vu.
Cohen lui-même était loin d'être enthousiaste.
Je ne sais pas... C'est le travail de quelqu'un d'autre, je ne peux pas le condamner comme ça. Et puis, après tout, pourquoi serais-je tenu de dire la vérité. Je dis la vérité, et ensuite la presse anglaise fait des commentaires satiriques sur mon compte et m'accuse d'être déprimant.
Avec ce même sourire que je devinais déjà au téléphone, il énumère les surnoms que lui ont donné les journaux musicaux anglais « Le dépressif non chimique le plus puissant du monde «, « Captain Mandrakes » et récemment « The Smiler » (il y a du progrès .). Nous sommes assis à une table du restaurant de son hôtel, le lendemain en début d'après-midi. Les serveuses en tabliers orange nous regardent par en-dessous en faisant semblant de s'affairer. Leonard l'a remarqué, et ça l'amuse manifestement.
Un jeune journaliste anglais s'est joint à nous, et l'ambiance est totalement détendue. Cohen, qui est allé faire la fête après la réception de la veille, n'en est pas moins d'une humeur fort joyeuse. En fait d'interview, ce sera plutôt une conversation à bâtons rompus, et il nous dira un peu plus tard :
- Je ne sais pas pourquoi je suis si loquace, ce matin... C'est peut-être parce que je n'ai pas dormi de la nuit. Je me sens absolument débordant de sympathie envers vous, les gars... Bien que je sache que vous allez m'écharper dans vos articles.
Leonard nous apprend qu'il habite maintenant Montréal, dans le quartier grec de la ville. Il vit là avec une femme, ils ont un enfant et en auront un second au moment où vous lirez ceci.
La femme s'appelle Suzanne. (En fait, peut-être cela s'écrit-il Susan et n'y a-t-il aucun rapport, mais je ne le lui ai pas demandé. Je préfère garder l'illusion.)
Le journaliste anglais paraît désemparé et un peu déçu de découvrir cette vie familiale. Ça amuse Cohen, mais ce sourire qui me devient de plus en plus familier reste dans ses yeux tandis qu'il réplique:
- Qu'est-ce que vous espériez ? Vous vous imaginiez que je mène une vie de débauche?
- Euh... Non, je ne sais pas, essaie de se justifier l'autre, c'est seulemnent que vous n'en parlez jamais.
- Je sais... Ça casserait mon image.
Maintenant, le sourire a gagné ses lèvres. Cette ironie sans méchanceté, les questions fort sérieuses de mon collègue britannique iront s'y échouer à plusieurs reprises. Une fois qu'il les aura épuisées, la discussion partira à la dérive pour plusieurs heures - ce qui ne veut pas dire qu'elle ne sera pas animée...
 

DE L'INTERVIEW CONSIDÉRÉE COMME UN DES BEAUX-ARTS

 
Tandis que l'Anglais prend fiévreusement en note les propos que nous tenons, j'ai laissé ce soin à mon fidèle petit magnétophone. Comme Leonard a lui-même, parmi maintes autres activités passées, travaillé comme journaliste, on a commencé à débattre des mérites comparés des deux procédés. C'est moi qui défends la technicité - une fois n'est pas coutume:
- L'avantage du magnetophone, c'est qu'on n'a pas a s'en occuper...
- Oui, on n'a même pas besoin d'être présent à l'interview, ironise Cohen... J'ai souvent remarqué ce curieux phénomènc, avec les interviewers, depuis l'avènement de ces petits engins une fois qu'ils les ont branchés, ils disparaissent... Ils sont là physiquement, ils me regardent fixement, mais leur esprit est ailleurs. Bien sûr, il y en a qui savent s'en servir...
Je n'en ai pas moins continué à défendre mon point de vue, à savoir que pour moi prendre des notes ça équivaut à vouloir faire deux choses à la fois et à s'en tenir au concept traditionnel de l'interview en tant que communication à sens unique. Pour Cohen, au contraire, prendre des notes c' est « accepter la responsabilité de ses propres questions de façon plus décisive. Au lieu d'être une transcription impersonnelle, l'interview imprimée deviendrait ainsi, d'après lui, une oeuvre possédant une intensité plus authentique. Il acquiesce cependant à mes arguments en faveur du magnétophone en ajoutant, avec une mimique d'un sérieux inébranlable
- Evidemment, étant un conservateur réactionnaire, j'ai une position très partiale en faveur des notes...
Le plus drôle c'est qu'il nous racontera ensuite une anecdote qui apportera de l'eau à mon moulin. Un jour qu'il faisait l'interview d'un écrivain pour « Esquire », il fut tellement captivé par ce que lui disait son interlocuteur qu'il ne prit pas une seule note. Mais une fois rentré chez lui, il réalisa avec horreur qu'il ne se souvenait de rien et dut renoncer à faire l'article...
Imaginer Cohen en journaliste, ce n'est pas trop difficile, mais en ouvrier ? Pourtant, il enchaîne
C'est comme lorsqu'on travaille sur une machine, dans une usine... Je ne sais pas si vous avez déjà fait ça, mais moi je croyais qu'en faisant un boulot d'une simplicité aussi élémentaire j'allais libérer mon esprit de toute contrainte. Mais au bout de deux mois que ça a duré je me concentrais totalement sur ce geste incroyablement élémentaire que j'avais à faire, et mon esprit était complètement abruti. Il s'agissait de tirer des fils à l'aide d'une pince, et j'étais terriblement concerné par la façon dont les fils sortiraient, s'ils viendraient tous d'un coup... Il rit à ce souvenir... En parlant de ce genre d'action répétitive, on en vient à évoquer la part énorme qu'elles prennent dans la vie quotidienne...
- Ce n'est pas pareil, objecte Cohen, je pense que ces activités-là, comme nettoyer ou se laver, sont celles qui forment le caractère. Faire la vaisselle, par exemple, c'est je crois une des rares choses que je sache bien faire.
Toujours ce sourire. Mais il est profondément sérieux lorsqu'il reprend
- Si vous avez jamais tenu une maison, ou vécu en famille, et que vous avez vraiment observé ce rituel quotidien qui consiste à préparer la nourriture, laver, nettoyer, tout voir se salir à nouveau, et tout recommencer... Ce genre d'activité peut être extrêmement stimulant Si on s'exerce à la bonne disposition d'esprit. Si on est conscient de sa signification profonde, il se prolonge en soi-même, il nettoie aussi l'esprit...
Il garde le silence pendant un instant, puis relève la tête et change brusquement de ton pour déclarer, avec une fermeté outrée :, « La place d'une femme est à la cuisine ! ». Et d'ajouter aussitôt : « Hey, ne citez pas ça tel quel, à moins que vous ne restituiez la gaîté de l'instant. Je me ferais tuer. Les femmes américaines n'aiment pas qu'on dise des trucs pareils, et je ne leur donne pas tort... »
En observant Cohen assis en face de moi, je pense à cette image de lui qu'on perçoit à travers ses chansons, ses poèmes, ses romans ou même sa présence sur scène. L'homme de 39 ans avec qui je parle en ce moment me semble à la fois si proche et si éloigné de cette image... Le décalage est un peu analogue à celui qui sépare un tableau authentique d'une copie : à la fois subtil et profond.
- Il fut un temps où je pensais que je pourrais peut-être me créer une image, comme une oeuvre d'art. Mais je n'avais pas l'énergie nécessaire, il faut être profondément motivé dans ce sens pour l'avoir. Sinon, l'image tend à se développer d'elle-même, elle devient une création des journalistes d'une part et du public d'autre part, et elle est généralement caricaturée et inexacte. Je suppose que c'est parfois agaçant, non parce qu'on ne la trouve pas assez flatteuse mais parce qu il y a cette image de vous-même qui se balade à travers le monde et qui semble tellement inexacte. Alors, parfois, on fait l'effort de chercher à la rectifier. Mais le plus souvent, dans une interview par exemple, je parle simplement selon l'humeur du moment et j'essaie de le rendre le plus agréable possible...
Cocteau a écrit des choses très intéressantes sur le sujet...
Il disait que, tout d'abord, on déteste cette image de vous qui circule, mais qu'après un temps on commence à apprécier la personnalité et à s'y attacher, on l'entretient et on la laisse suivre son chemin pour qu'elle préserve votre anonymat et votre vie privée. L'image est intéressante, vous savez pas autant que l'oeuvre, encore que pour certains personnages extrêmement publics leur image soit leur oeuvre.

- Peut-être, mais dans le cas de quelqu'un comme vous, dont l'oeuvre est d'inspiration essentiellement intime, il y a une certaine ambiguïté...
- Exactement. C'est une situation ambiguë.
- Je crois que vous aimez les situations ambigus.
- C'est-à-dire qu'en tout cas j'ai découvert que la plupart des situations humaines sont ambiguës.
 
Nous voici donc revenus à cette fameuse ambiguïté, source d'énergie indispensable.
- Je ne crois pas à l'idée hégélienne de thèse, anti-thèse et synthèse, dit-il, je crois que de chaque contradiction on tire une autre contradiction.
Mais au-delà de cette conviction, Cohen est parfaitement lucide, jusqu'à se faire une sorte d'avocat du diable
- Bien sûr, ceux qui établissent des programmes politiques et font des révolutions ne peuvent que mépriser cette attitude, pour eux elle est spécifiquement bourgeoise. Cette idée que toute chose a au moins deux aspects, que rien n'est simple... Ils disent au diable tout ça, il faut d'abord descendre les exploiteurs, c'est un luxe pendant que d'autres crèvent de faim et sont opprimés et aliénés. Pour ces gens de gauche, c'est une question de priorité, ce n'est pas qu'ils nient la complexité de l'être humain. Bien sûr, il y a des Beethoven et des Rimbaud et tout ça, mais pour perdre nos complexes de culpabilité en ce domaine, il faut s'assurer que chacun peut manger, travailler et vivre selon ses besoins. C'est une position qu'on ne peut que respecter.
N'est-ce pas une question d'équilibre a trouver ?.
- C'est aussi une question d'éducation. des dirigeants. A l'heure actuelle nos dirigeants sont extrêmement mal éduqués. Ils sont trop attachés à des valeurs intellectuelles, et les notions de force, de virilité et de courage se sont estompées. Je crois à la force, je crois que des dirigeants doivent être forts. J'ai un point de vue très vieux-jeu là-dessus. Je crois en particulier que la famille est la base de la société, et lorsqu'elle se détériore, tout s'effondre. Lorsque vous avez un système où toute la propagande se fait en faveur de la liberté sexuelle, contre la famille et la procréation, lorsque la jeunesse est invitée à se noyer dans les drogues et croit que toute l'éducation dont elle a besoin se trouve dans la rue, lorsque les institutions académiques deviennent rigides, que la jeunesse commence à les rejeter et qu'il n'y a plus de véritable enseignement au niveau de la pensée... alors c'est la débandade.
- Et si c'était plutôt la preuve que c'est la notion de famille elle-même qui doit changer, et avec elle celle du couple basée sur la possession et la jalousie ?.
- Bien sûr, il y a des aspects horribles. De même que la jalousie fait partie intégrante de l'amour. A mon avis, c'est absurde de vouloir prétendre le contraire, comme on le fait aujourd'hui, parce que la jalousie est un des carburants de l'amour. Bien sûr, s'il est en excès, il le détruit. Dans le mariage, comme dans toute institution, il y a des aspects qui sont laids, mais si on cherche à les éliminer sans comprendre que la laideur fait partie de toute perfection, on détruit l'institution.
Je ne pense pas que cela puisse changer parce qu'ici ce n'est pas le paradis, c'est la terre, et que nous sommes nés ainsi. Ces caractères négatifs sont inhérents à l'humanité, on ne peut pas les éliminer. Il faut les reconnaître tels qu'ils sont et s'en accommoder. Je ne crois pas au paradis sur terre. Je crois que la terre est un endroit où il faut résoudre des problèmes, où il faut lutter. Un endroit pour les héros. Par là je veux dire que je suis frappé par l'héroïsme de la vie quotidienne. Vous savez qu'au bout il y a la vieillesse, la mort... Le jeu est immuable.

- Le jeu, peut-être, rnais les rêgles ? Je ne peux pas être d'accord avec vous lorsque vous dites que la jalousie est une part intégrante de l'amour. N'en est-il pas plutôt ainsi parce que c'est indispensable a une société fondée sur la propriété et la possession ? Pourquoi cela ne pourrait-il pas changer?.
- Parce que c'est une source d'énergie. Une des raisons pour laquelle nous avons une société apathique, c'est parce que les émotions prétendument négatives ne sont plus honorées. On les ignore sans pour autant les supprimer. C'est pour cela que l'idéal hippy a si mal tourné. Tout le monde s'attache à cette notion de la perfectibilité de l'homme, et ce faisant engendre l'apathie en éliminant les sources d'énergie comme la haine, la guerre, la jalousie. Sur le nouveau disque, j'ai une chanson qui s'appelle « Come On Back To The War » (« Retournons à la guerre »), et qui dit : «Il y a une guerre entre le riche et le pauvre, une guerre entre l'homme et la femme, / Il y a une guerre entre celui qui dit qu'il y a une guerre et celui qui dit qu'il n'y en a pas / Alors retournons à la guerre, ce n'est qu'un début... »
L'erreur, c'est de croire que les conflits peuvent être résolus, au lieu de les utiliser comme carburant. Je crois que ça fait partie de la crise écologique, nous gaspillons ce que nous avons. Nous avons la jalousie - peut-être qu'un jour on trouvera un moyen pour la supprimer, je ne sais pas, mais pour le moment nous l'avons et c'est une forme d'énergie.
- Mais toute énergie ne doit-elle pas changer, se transformer?.
- Bien sûr, elle se transforme de jalousie en compassion... N'avez-vous pas remarqué ça dans vos relations avec les femmes? Elle se transforme eri compassion, en érotisme, en ennui, en... Dans une relation idéale, sans émotions négatives, il n'y aurait en fait aucune énergie.
Alors le couple doit être une prison ?
- Non, pas une prison ; ce doit être un cimetière. Le mariage est un endroit où l'amour meurt, et où l'on peut se reposer.
- Que faites-vous une fois qu'il est enterré et~ que vousvous retrouvez la?
- Alors on apprend à être un homme qui n'est plus déchiré par... par l'amour.
 
Si je vous ai livré ces derniers propos sans commentaires, c'est pour restituer aussi fidèlement que possible cette forme extrêmement déroutante de conservatisme non conservateur qu'affectionne Cohen. Débrouillez-vous avec ça et tirez-en les conclusions que vous voulez ; mais si vous le traitez de réactionnaire, c'est que vous n'avez rien compris. Ambigu, tout au plus...
Et cet homme, qui avec un dernier sourire nous quittait pour retourner vers Montréal et Suzanne, était tellement plus vrai que toutes ces rock-stars. Si vous saviez...

(1) Traduit en français sous le titre "Les Perdants Magnifiques", c'est un roman étonnant. Pour ceux qui croient encore que Cohen ça se limite à Suzanne, il est encore temps de le lire...

Prerniére publication dans Rock & Folk N° 92 (septenibre 1974) sous le titre « Un certain sourire ».
Photo by Herve Muller in "Passenger", 1979

Copyright : Hervé Müller for Rock and Folk. All rights reserved.

Photos :
Peter Mazel (Rock & Folk)
Claude Gassian (Rock and Folk)
Hervé Muller (Passenger)

Document original fourni par Marie Mazur

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