Interviews - L'affaire Spector
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L'affaire Spector

Interview par Hervé Muller

Rock and Folk, 10/1979.
 
Leonard Cohen et Raffi Hakopian
Photo (c) J.P. Leloir - Rock and Folk.

Ça devient une tradition. Tous les deux ou trois ans, Leonard Cohen sort un album, fait une tournée européenne et invariablement, je rapporte à R & F une interview... Leonard est bien une des seules "rock stars" (rock? star??) avec lesquelles j'ai eu envie de refaire une interview, ou que plus simplement j'ai plaisir à revoir. Il est vrai qu'il gravite à la lointaine périphérie du show-biz...

La dernière fois, cependant, on avait tous les deux fait l'impasse. Son album tant attendu avec Phil Spector avait été pour moi une déception vite oubliée. Pour lui aussi, faut-il croire, puisqu'il n'avait pas pris la peine de venir le promouvoir sur scène et qu'il l'avait plus ou moins désavoué par la suite dans une entrevue avec " Rolling Stone ".
Cette affaire Spector fut donc notre premier sujet de conversation lorsque j'ai retrouvé Leonard aux Etats-Unis. A New York, d'abord, où il apportait, en compagnie du coproducteur Henry Lewv, son nouvel album à C.B.S. Il m'en confia une cassette et nous nous sommes rencontrés à nouveau une semaine plus tard, à Los Angeles, dans la maison de Laurel Canyon qu'il avait occupée pendant la durée de l'enregistrement.

Ce disque, finalement baptisé " Recent Songs " (bien un titre à la Cohen, ça), je vous en parle ailleurs dans ce numéro. Disons seulement qu'il devrait plaire à la fois aux nostalgiques du Cohen intimiste de " Songs Of" et à ceux qui préféraient le style plus étoffé de " New Skin For The Old Ceremony". L'extensive tournée européenne qui le conduira en France pour sept concerts à partir du 18 octobre, probablement en compagnie de la fidèle Jennifer Warren et du groupe Passenger avec lequel il a enregistré une partie de l'album, devrait confirmer qu'avec des chansons comme " The Gypsy's Wife " ou " Humble In Love ", Leonard Cohen fait un retour en force.

Il m'a effectivement semblé en pleine forme: bronzé, calme, souriant par moments de ce petit sourire inimitable qui m'avait tant frappé lors de notre première rencontre, il y a déjà cinq ans. Une fois le magnétophone branché, sous le soleil matinal de Californie, la conversation s'est inévitablement orientée vers les événements qui ont marqué sa vie depuis trois ans, car " Recent Songs", bien sûr, mais aussi un nouveau livre, " Death Of A Lady's Man ", en sont les reflets...

Photo : Martin Machat

L'Affaire Spector


HERVE MULLER - Ça fait un bout de temps qu'on ne s'est pas vu. La dernière fois, c'était au cours de ta dernière tournée en Europe...
LEONARD COHEN - Ça fait bien trois ans. C'était en 76.

H.M. - Pourquoi une aussi longue période d'inactivité?
L.C. - Ça me prend deux ou trois ans pour préparer un album, et durant cette période, l'ai également terminé un livre. Certaines des chansons du nouveau disque, je les avais commencées il y a huit ou neuf ans, mais j'ai travaillé dessus au fil des années, et d'une façon ou d'une autre, elles viennent juste d'arriver à terme.

H.M. - Parmi les chansons que tu viens d'enregistrer, il y a " Do I Have To Dance AIl Night ", qui était une des chansons clés de la tournée de 76, pour moi. Pourquoi avoir attendu aussi longtemps pour l'enregistrer? (1)
L.C. - L'album précédent, je l'ai fait avec Phil (Spector) et, euh, on aurait pu la faire, mais toute l'entreprise s'est avérée si difficile que j'ai dû laisser de côté beaucoup de choses... à commencer par ma voix.

H.M. - ????
L.C. - Toutes les prises vocales sont des voix témoins. Je n'ai eu aucune chance de les reprendre ou de les enregistrer à nouveau. Ce sont toutes des premières prises.

H.M. - Et tu n'as pas eu ton mot dire au mixage non plus, je crois ?
L.C. - Il a mixé l'album dans le secret le plus absolu et personne ne pouvait le joindre. Il ramenait les bandes chez lui tous les soirs sous escorte armée. Toute l'entreprise est devenue une épreuve si pénible que, finalement, j'ai dû laisser faire, autrement il m'aurait fallu des années pour me sortir de cette histoire.

H.M. - Qu'espérais-tu lorsque tu as commencé à travailler avec lui ?
L.C. - Le Phil Spector que je connaissais et que j'aimais. Je le voulais dans sa période Debussy, de même que " To Know Him Is To Love Him " (le premier hit de Spector avec les Teddy Bears) est sa période Chopin. Mais j'ai eu droit à sa période post-wagnerienne (rires). Mais c'est un grand producteur, c'est son droit d'avoir des périodes différentes, seulement je suis mal tombé.


H.M. - Ça a dû être une expérience plutôt frustrante ?
L.C. - Oui ce ne fut pas très agréable... Mais ce disque a quand même quelque chose, une beauté bizarre.

H.M. - Pour être franc, je ne l'ai pas trop aimé. Même les paroles m'ont déçu, à quelques exceptions près comme "Fingerprints ", qui était en fait un poème déjà ancien. (2)
L.C. - Je n'étais pas au centre de ce qui se passait et dans ces conditions, euh, je ne pouvais pas vraiment produire...

H.M. - Les paroles n'avaient donc pas été écrites avant l'enregistrement ?
L.C. - En partie seulement... Lorsque j'ai rencontré Phil, nous avons commencé à travailler ensemble, juste tous les deux, sur des paroles que j'avais déjà, certaines anciennes et d'autres que je venais d'écrire. Cette partie-là s'est très bien passée et c'est ce qui m'a encouragé à continuer. C'est un homme très plaisant lorsqu'on est seul avec lui, et nous avons écrit ainsi pas mal de chansons. C'est seulement lorsque nous nous sommes retrouvés en studio que j'ai découvert le... euh, légendaire Phil Spector. C'était une toute autre affaire.

H.M. - Tu as été en contact avec lui depuis?
L.C. - Non.

H.M. - Cet album, " Death Of A Ladies' Man", est le seul de tes disques à ne pas avoir été suivi d'une tournée...
L.C. - Je ne me sentais pas vraiment l'envie de soutenir ce disque. J'aurais pu réunir un bon groupe, les musiciens étaient disponibles, mais je ne me sentais pas vraiment capable d'assumer cette musique pleinement. Mis à part le fait que je suis peu enclin à tourner de manière générale et que j'étais en plein milieu de beaucoup de problèmes personnels à l'époque.

Photo : X

Période chaotique


H.M. - A quelques mois d'intervalle, tu as à la fois un disque (" Recent Songs ") et un livre (Death Of A Lady's Man) (3) qui sortent. Est-ce que l'un d'eux a une signification plus importante pour toi, ou est-ce qu'ils font partie d'un tout ?
L.C. - En général je les vois comme deux aspects du même travail.

H.M. - Consacres-tu autant de temps à la musique qu'à l'écriture ?
L.C. - Je joue de la guitare tous les jours. La musique est toujours importante pour moi. Tellement importante qu'il y a des périodes où je n'en écoute pas !. Ce que ma musique représente pour moi, c'est prendre ma guitare lorsque je suis seul et chanter et chercher quelque chose comme... euh, une espace de centre.

H.M. - Tu écris en ce moment. Seulement de la poésie ?
L.C. - Non, de la prose aussi.

H.M. - Tu n'as pas publié de roman depuis très longtemps.
L.C. - Non, mais l'aimerais bien en faire un.

H.M. - Tu en as un que tu n'as jamais publié, non
L.C. - Oui... En fait celui-ci, "Death Of A Lady's Man ", est une sorte de distillation de passages de ce livre plus volumineux... J'y avais prévu une partie d'écriture spéculative, qui est devenue " Death Of A Lady's Man ", Il y a quand même un thème unificateur une histoire, d'une certaine manière.

H.M. - Mais tu en prépares un autre ?
L.C. - Tu sais, je ne veux jamais...

H.M. - OK (rires). D'une manière plus générale, tu n'as jamais cessé d'écrire en dehors de tes chansons ?
L.C. - Non, mais naturellement au cours des quelques derniers mois, je n'ai pas fait grand-chose parce que le studio m'a accaparé. En général, cependant, le continue a noircir des pages et après quelques années l'arrive à sortir un recueil.

H.M. - Comme "Death Of A Lady's Man" ? (il acquiesce de la tête) Ce livre est dédié à ta mère...
L.C. - Elle est morte en mars dernier.

H.M. - Ça a également influencé le nouvel album ?
L.C. - Je crois que juste avant sa mort, elle m'a rappelé le genre de musique qu'elle aimait, le genre de chansons russes que nous chantions ensemble lorsque l'étais enfant, et ça m'est resté en tête. C'est pendant l'enregistrement de l'album avec Phil qu'elle mourait de leucémie et je passais mon temps a faire l'aller-retour entre Los Angeles et Montreal et de manière générale c'était une période très chaotique. En plus, mon mariage était en train de s'effondrer et je n'avais vraiment de contrôle sur rien... Tu sais, le disque était bien la moindre des choses sur laquelle je n 'avais aucun contrôle.

H.M. - C'est étrange la façon dont ce n'est en général pas une seule chose qui va mal, mais plusieurs à la fois...
L.C. - Je ne sais même pas si on doit appeler ça aller mal. C'est plutôt qu'on devient l'effet d'événements sur lesquels on n'a aucun contrôle, que tout l'horizon de notre vie devient instable et qu'on sait alors qu'on est à la merci de toutes sortes de faiblesses.

H.M. - Est-ce que tu écris beaucoup dans des périodes comme ça ?
L.C. - A vrai dire, le travaillais extrêmement bien durant cette période. C'est à cette époque que l'ai pu réaliser le livre.
Lorsque le vivais à Montréal pendant les derniers mois de la vie de ma mère, que l'allais à l'hôpital tous les jours et que l'essayais de réparer mon mariage, en vivant seul, j'étais capable de concentrer mon attention sur ce livre.

H.M. - As-tu vraiment essayé de "réparer" ton mariage ? C'est un terme étrange dans ce contexte...
L.C. - J'ai essayé, mais il était trop sérieusement endommagé.

H.M. - Tu crois vraiment que ce genre de chose puisse être réparée ?
L.C. - Je pense que si c'est l'état d'esprit dans lequel on se trouve, de désirer réparer alors il faut faire l'effort. Je suis content de l'avoir fait, cela m'a permis de voir les choses plus clairement.

H.M. - Tu te marierais encore ?
L.C. - Ça se pourrait. Tu sais, je n'ai rien contre. Je crois que c'est une bonne chose que les hommes et les femmes vivent ensemble... ou essaient de vivre ensemble.

La guerre et l'armistice


H.M. - Chacune de tes tournées semble correspondre à une autre phase de ta vie, et il y a toujours une ou deux chansons qui reflètent ça. " Do I Have To Dance AIl Night" la dernière fois, "There Is A War" la fois d'avant...
L.C. - C'est bien ça leur rôle, non ?

H.M. - Est-ce pour cela que tu tournes si peu ?
L.C. - J'ai toujours trouvé que ça n'avait aucun sens de tourner beaucoup. Je crois que lorsque les chansons sont prêtes et qu'une certaine sensibilité est en place, alors on peut les présenter. Mais avant ce moment là, je n'éprouve aucun besoin de monter simplement en scène.

H.M. - Tout à l'heure nous parlions de la façon dont le divorce de Bob Dylan avait affecté son inspiration. Dans le cas de ton album, est-ce que beaucoup de tes nouvelles chansons ont été affectées ?
L.C. - Bien sûr, nous écrivons tous, je crois, sur le monde en tant que femme. Et il est naturel que ce que nous exprimons soit lié à notre vie.

H.M. - Je me souviens des paroles de "There Is A War": "Il y a une guerre entre l'homme et la femme... Je vis avec une femme et un enfant et cette situation me rend vaguement nerveux... Pourquoi ne vous joignez-vous pas à la guerre, il est encore temps de vous marier.,." Tu crois que ce qui t'arrive maintenant est une évolution de cette "guerre" ?
L.C. - C'était une chanson assez prophétique. J'ai reçu des lettres à propos de cette chanson... Il y a une guerre mais il y a aussi un armistice. Je me sens en dehors de la guerre en ce moment... Elles m'ont donné un répit (rires).

H.M. - Pour un temps... A l'époque où tu as écris ça, pensais-tu être devenu père de famille pour de bon ou considères-tu que c'est de toute façon toujours temporaire ?
L.C. - J'ai fait ce que l'ai pu pour que ça dure. Mais l'avais tellement fait pour que ça se dégrade que le fruit de mes propres activités a fini par me trahir.

H.M. - Il me semble que tu prends plaisir à être conscient de tes propres trahisons, non ?
L.C. - C'est agréable d'être conscient (sourire). Mais je suis sûr qu'il y a des tas de choses dont je ne suis pas conscient.

H.M. - Sur le nouvel album il y a une chanson qui s'appelle "The Traitor", oû tu dis entre autres que " c'était à moitié ta faute, à moitié l'ambiance"...
L.C. - Oh, cette chanson... Je crois qu'elle parle de toute constellation de l'amour vue par un certain type de personnalité. Elle est très longue, c'est toute une histoire...

H.M. - Cette chanson me rappelle beaucoup certaines de tes premières. Elle a le même côté narratif, qui est je crois ce que beaucoup de gens aiment dans tes chansons.
L.C. - Oui, c'est vrai... Tu sais, il faut faire un long chemin pour revenir là d'où on est parti (sourire).

H.M. - Penses-tu qu'on a besoin de vivre des expériences traumatisantes comme celles-là pour pouvoir écrire?
L.C. - Qu'on en ait besoin ou pas, on les vit... C 'est difficile de définir ce qui alimente un écrivain. Pour certains, ce sont les difficultés, pour d'autres c'est la tranquillité.

H.M. - Et toi, qu'est-ce qui t'alimente ?
L.C. - Eh bien... ce qui est certain c'est que cette récente paix me plait.

H.M. - Tu sais, je crois qu'une fois de plus l'humour de tes chansons va échapper à beaucoup de gens.
L.C. - Pourquoi?. Il y a pas mal de rires sur ce disque. Des rires étouffés, jentends.

(Propos recueillis par HERVE MULLER).

Copyright : Rock and Folk, N°153, 10/1979.

(1) " Do I Have To Dance All Night" ne figure malheureusement pas sur l'album, finalement. un enregistrement public de cette chanson, réalisé à Pa-ris, an 76, était sorti uniquement an France sous forme d'un simple "live", Mais la version studio, avec choeurs et cuivres, est beaucoup plus percutante et Leonard désirait en faire un Simple gratuit inclus dans l'album et comportant également une éton-nante interprétation de Misty Blues. C.B.S. n'a pas marché, mais j'espère qu'ils auront au moins le bon sens de sortir bientôt ces deux chansons en simple.
(2) " Give Me Back My Fingerprints " figurait dans le recueil "Parasites Of Heaven " (1966), qui contenait également déjà le texte de "Suzanne".
(3) Death Of A Lady's Man, à noter qu'il s'agit ici d'une seule "lady", alors que le titre presque identique de l'album de 1977 parlait de "ladies". a été publié au Canada par McClelland & Stevart, la jaquette de couverture reprend la même " Repré-sentation symbolique du coniunctio spirituum…tiré du 'Rosararium Philosophorum' (1550)" qui ornait déjà la pochette de l'album " New Skin For The Old Ceremony" (sauf aux Etats-Unis où elle fut censurée à l'époque de la sortie du disque!).


La même année, article en anglais sur
Speaking Cohen - A Tribute to Leonard Cohen and His Words :

January 26, 1978
http://members.aol.com/megan2c2b/rs012678.htm
Leonard Cohen Obscured...A Haunting by Spector
by Stephen Holden
Rolling Stone

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