Analyses - First We take Manhattan...
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Analyses

First We take Manhattan... Quand l’oeuvre dépasse le Maître... Pourquoi j’ai laissé un homme attendre  
The Partisan Sève et subtile essence d'une plénitude Two poets in a room  
A poet aknowledges another poet img Leonard Cohen et la spiritualité    

Présence de la Shoah et du poids Juif chez Leonard Cohen

First We take Manhattan ou la revanche d’un Hitler juif

"J’ai développé cette idée curieuse que les nazis
avaient été renversés par la musique"
Liner notes, Greatest hits, 1975.

Dans cette chanson qui ouvre l’album I'm your man en 1988, Leonard Cohen assume le rôle d’un leader mégalo enjoignant ses ouailles à "conquérir Manhattan, puis Berlin". Son précédent album Various positions n’ayant pas été distribué aux Etats-Unis, on peut comprendre les vers suivants dans ce sens, suivant son célèbre canadian dry humor :

They sentenced me to twenty years of boredom
For trying to change the system from within
I'm coming now, I'm coming to reward them
First we take Manhattan, then we take Berlin

En voulant prendre Manhattan puis Berlin, il se pose ainsi en Hitler juif et revanchard.Hanté par l'image des camps, son recueil Flowers for Hitler diagnostiquait en 1964 une american way of life inconsciente du drame qui venait de se jouer en Europe. Cet héritage historique pèse lourd dans son œuvre discographique et littéraire. Ainsi que la place du père, de la communauté, de la religion et des femmes.

La shoah et le sort des juifs est un courant souterrain très puissant, présent en contrebande dans nombre de ses chansons, y compris les plus célèbres. Dans The Stranger, extraite de son premier album en 68, le train réel ou imagé que son personnage doit prendre, prétexte pour délaisser une femme, est à la fois le hobo train des chansons Country & Western mais aussi et surtout, c'est le train des camps.

And then taking from his wallet
An old schedule of trains, he'll say
I told you when I came I was a stranger

Premier niveau de lecture : "je ne peux pas t'aimer je dois aller aux 4 vents". C’est là un cliché de la country & folk music, je n’ai pas d’attaches façon Johnny Cash etc. 

Second niveau : "je ne peux pas t'aimer je suis juif et la Shoah pèse sur moi". On est là dans tout autre chose.

D'un côté l'errance figurée par le train, à laquelle s'ajoute le thème du gambling (présence de cartes et du jeu de poker dans les paroles), autre thème récurrent de la geste C&W. De l'autre l'errance et la persécution du peuple juif qui LE persécute.

Cette imagerie du train revient de façon plus claire et par deux fois dans I'm your man. Tout d'abord dans la chanson qui nous intéresse ici, First We Take Manhattan, puis de façon terminale dans Tower of song, où Hank Williams (père de la country avec Jimmie Rodgers et la Famille Carter) croise la Shoah dans l'esprit de l'auteur, comme autant de forces tutélaires qui le poussent et l'amoindrissent en même temps. Ainsi à coté du délire mégalo de First, se pose la figure d'une femme avec la possibilité  d'une vie normale.

I'd really like to live beside you, baby
I love your body and your spirit and your clothes
But you see that line there moving through the station?

I told you, I told you, told you, I was one of those

Comprendre en substance : « J'aimerais en finir avec tout ça, avec la poésie, la conquête, mon propre caca. J'aimerais être un homme entre tes bras. Mais je ne peux pas. Je fais partie de ceux que l'on exécute, à tour de bras ».

Dans Tower of Song, qui clôt l’album.

Now I bid you farewell, I dont know when Ill be back / Je te fais mes adieux, je ne sais pas si je serai de retour
They are moving us tomorrow to that tower down the track / Ils nous parquent demain dans cette tour au bout du chemin de fer.

Ce "they" est terrible Il désigne les forces nazies du camp de concentration.

Et cela veut dire qu'il s'inclut lui même dans ce groupe que l’on mène au bout des rails. Le "one of those" démonstratif de First, émis par quelqu'un dont le corps et l'esprit habitent le présent, devient "us". Il ne pense pas seulement aux camps. Cette mémoire le guette et le brûle.

Dans le clip de First réalisé par Dominique Issermann, celle ci dépasse visuellement le texte, qui parle de façon tragi-comique de prendre Manhattan et Berlin d'assaut, comme si une revanche devait être menée, ou comme si l'auteur avait un pied dans le présent, un autre dans le passé*.

Le leader attend sur la plage, à la manière de Moïse. Des hommes et des femmes quittent leurs conjoints pour rejoindre la communauté. Ils arrivent de toute part et se rassemblent face à la mer, autour de la figure du prophète. Mais la mer ne s’ouvre pas. Alors ils se déplacent vers la droite, hors champs, laissant leurs valises orphelines sur place, réminiscence des témoignages sur les liquidations du ghetto.

Clip original réalisé par Dominique Issermann
© SONY BMG


*"One hand on my suicide, one hand on the rose". Stories of the Street, Songs of Leonard Cohen, 1968. Cette tension entre stabilité et perdition est très prégnante chez Cohen et s'exprime principalement via son rapport avec les femmes. On peut voir ici qu'il y ajoute une composante historique, une mémoire.

                                                                                              Sylvain Thuret
sthuret@yahoo.fr

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