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Leonard Cohen : Tournée 2008
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Un enivrant voyage au fond de mille baisers

par Michel HAJJI GEORGIOU pour L'Orient - Le Jour

   

CONCERT - À 74 ans, le chanteur canadien effectue sa première tournée européenne depuis 15 ans

Leonard Cohen, un enivrant voyage au fond de mille baisers…
L'article de Michel HAJJI GEORGIOU

Londres.

«Merci d’avoir perpétué mes chansons durant toutes ces années », lance Leonard Cohen, avant de retirer son haut-de-forme pour faire, sourire aux lèvres, une révérence supplémentaire à son public. À 74 ans, le poète et chanteur canadien a enfin décidé de retourner sur scène après quinze ans d’absence – dont dix passés dans un monastère bouddhiste surplombant Los Angeles. Une période durant laquelle il a d’ailleurs acquis, ironiquement, le surnom bouddhiste de « Jikan », le Moine silencieux. Sa dernière tournée remontait en effet au début des années 90, lorsque, peu après la chute du mur de Berlin et la rupture de tous les équilibres, et à la lumière d’une intuition solide que l’ordre de l’âme serait à tout jamais renversé par ces changements, il chantait sur un « boogie » endiablé que la montée aux extrêmes serait inexorable. À cette même époque, il avait aussi prophétiquement entrevu l’avenir apocalyptique et « meurtrier » du monde.
Impeccable dans son costume Armani, plus humble que jamais, lumineux et généreux, Cohen ironise d’ailleurs en permanence sur son âge et le temps qui passe inévitablement. Mais son public a grandi avec lui, que ce soit « physiquement », à travers les ans, ou virtuellement, « intellectuellement ». Et c’est le Leonard Cohen minutieusement pétri par Saturne et les choses du temps, et démesurément grandi et brisé par toutes les expériences vécues en quarante ans de carrière, qu’ils sont venus voir et écouter. Grandi et brisé : dans l’univers de Cohen, les deux sont totalement inséparables, et la brisure avec humilité est un passage obligé pour achever le processus de maturation.
L’artiste semble presque étonné d’attirer des centaines de milliers d’auditeurs après quinze ans d’absence. Ils sont en effet toujours plus nombreux, toutes générations confondues, à affluer partout, aussi bien dans l’ambiance champêtre des jardins royaux de Sofiero Slott, près de Helsingborg, en Suède, que dans l’ancienne caserne de Kongens Have, près du château de Rosenberg, à Copenhague, au cultissime Festival de jazz de Montreux, dans la vieille ville de Lyon, ou encore dans la très élaborée et nouvelle O2 Arena de Londres, bâtie au bord de la Tamise, près de Greenwich. Et la liste de capitales européennes où il compte se produire d’ici à l’été prochain est longue. Cohen avait pourtant annoncé au début des années 90 qu’il ne se produirait plus jamais sur scène, et c’est aussi ce retour inespéré de l’icône absolue de la chanson rock à texte – en très grande forme – qui a provoqué le raz-de-marée du public.

Un gamin animé d’un rêve fou
C’est donc avec une infinie reconnaissance que l’artiste s’adresse à son public, peu après avoir interprété la très sensuelle Dance Me To the End of Love (l’occasion de s’agenouiller devant son guitariste espagnol, assis, pour lui donner la repartie, rituel qu’il répétera plusieurs fois) et l’apocalyptique The Future, mais qui a néanmoins perdu beaucoup de son agressivité caractéristique de l’époque où elle fut écrite (la fin de la guerre froide et la chute de l’URSS). Il reste qu’avec son refrain dantesque (« les choses vont fuser dans tous les sens, rien ne sera plus mesurable »), elle reste une chanson-phare de l’univers cohenien. Le ton est très rapidement donné. L’objectif de l’icône rock n’est pas du tout d’en mettre plein la vue à son auditoire, mais de l’envoûter progressivement pour l’emmener dans un voyage introspectif (mais à plusieurs !) aux confins du religieux et du poétique, mêlant aussi la musique très recherchée au récitatif.
« La dernière fois que j’étais ici, c’était il y a 15 ans. À l’époque, j’étais juste un gamin animé d’un rêve fou. Depuis, j’ai pris beaucoup de Prozac », ironise Leonard Cohen, sourire en coin, avant de s’engager dans une liste interminable de calmants qu’il aurait ingurgités à travers les ans pour supporter les errances de la vieillesse et les déconvenues de l’existence. Les applaudissements fusent : le sens de l’ironie du chanteur est toujours intact. Mieux : avec le temps, Cohen semble avoir gagné en verve et en humilité (il présente un nombre incalculable de fois ses musiciens et retire son chapeau en signe de respect à chaque fois que l’un d’eux se lance dans un solo. Il se tient même à l’écart sur la scène pour ne pas leur faire d’ombre). L’intimité est tout de suite restaurée avec le public, le contact immédiatement renoué. « Mais je tire toutefois un enseignement fondamental de tout cela… il n’y a pas de cure à l’amour », lance-t-il comme introduction à l’un de ses tubes de la fin des années 80, Ain’t No Cure for Love.
La suite est tout aussi délectable. Sous les standing ovations de publics européens conquis les uns après les autres – le concert a obtenu un peu partout les meilleurs commentaires dans les journaux locaux –, Cohen interprète l’un de ses hymnes à la liberté, Bird On a Wire, dont il aime traduire les premières lignes en français lorsqu’il chante devant un public familier avec la langue de Molière : « Comme un oiseau sur la branche, comme un ivrogne dans le cœur de la nuit, j’ai tenté d’être libre à ma façon. » Le poète canadien enchaîne les unes après les autres une série de chansons de différentes époques qui sont toutes devenues des classiques : Everybody Knows, In My Secret Life, la sublime prière Who by Fire, qui bénéficie d’une introduction très « flamenco » de l’excellent guitariste du groupe, Javier Mas, et la très nostalgique Hey, That’s No Way To Say Goodbye, triste ballade pour les amoureux transis, qui remonte à la fin des années 60.
Mais le clou de la première partie du spectacle est sans conteste Anthem, une chanson sociopolitique détonante, composée à partir d’une véritable révélation au début des années 1990. Cohen en a fait sa signature personnelle pour sa nouvelle tournée : « Sonnez les cloches qui peuvent encore sonner, oubliez votre offrande parfaite, tout se fissure, mais c’est ainsi que la lumière pénètre. » D’inspiration zen, la chanson opère une sorte de syncrétisme entre la politique et le spirituel, le tout fondé sur un message d’espoir, le même laissé en guise de testament par le chanteur anglais des sixties Nick Drake dans sa chanson Fruit Tree : « Des ténèbres peut jaillir la plus pure des lumières. » « Nous avons tellement de chance de pouvoir nous retrouver ici, ensemble, et profiter ensemble de cette soirée, alors que tant d’endroits à travers le monde sont plongés dans le chaos… », dit-il, pour introduire la chanson. L’on sent tout de suite l’importance acquise par celle-ci dans le répertoire de Cohen. Elle renferme beaucoup de ses intuitions philosophiques, notamment lorsqu’il constate la puissance du processus d’individuation et la poussée irrémédiable de l’espérance parallèlement à la montée de la violence : « Vous pouvez additionner les parties, vous n’aurez pas la somme ; vous pouvez sonner la marche sur votre petit tambour brisé : l’amour fera irruption dans chaque cœur, mais comme un réfugié. » Chez Leonard Cohen, la bataille fait rage entre la lumière et l’obscurité, et les choses ne sont jamais classées dans un registre ou l’autre : nous sommes dans les demi-tons et la demi-mesure, dans la relativité absolue, aux confins d’une philosophie personnelle inspirée du bouddhisme, du judaïsme et du
christianisme.

Une expérience introspective magistrale.
Au terme d’une première interruption de quelques minutes, Cohen revient sous les applaudissements pour rebondir sur l’un de ses thèmes favoris : la vieillesse, le temps qui passe et sa relation compliquée avec la musique. « Mes amis sont tous partis et mes cheveux sont gris, j’ai mal aux endroits grâce auxquels je ‘‘jouais’’ autrefois (…), je ne fais que payer ma rente dans la tour des chansons », dit-il avec légèreté, en tapotant sur un petit synthétiseur quelques notes de piano. Et les chansons défilent, chargées de souvenirs pour beaucoup d’admirateurs de la première heure qui, les tempes grises, plongent dans la nostalgie. Avec Cohen, toute une intimité refait soudainement surface, rejaillit lentement à la face de l’auditeur. L’émotion est ainsi très grande lorsqu’il prend sa guitare pour chanter son tout premier succès, Suzanne. Suivent une version très flamenco de The Gypsy’s Wife, puis la très soul Boogie Street, métaphore de la décision du chanteur de quitter le monastère bouddhiste dans lequel il était reclus pour regagner la turbulente vie urbaine.
Un moment de silence et puis Leonard Cohen se lance, plié en deux d’émotion, littéralement cassé, dans une interprétation éclatante de beauté, très intime, de la chanson qu’il a mis plus de dix ans à écrire, plus perfectionniste que jamais : Hallelujah. La pièce, summum de spiritualité, est devenue centrale dans l’œuvre de Cohen. Il y met toute sa passion, tout son désespoir, toute son espérance, proclamant, à travers cette prière : « J’ai fait de mon mieux, ce n’était pas grand-chose ; je ne pouvais pas sentir, j’ai dû apprendre à toucher, j’ai dit la vérité, je ne suis pas venu jusqu’ici ce soir pour vous tromper ; et même si tout a été de travers, je me tiendrais devant le dieu de la chanson avec nul autre mot que Hallelujah au bout de la langue. »
À peine remis de cette expérience introspective inoubliable et magistrale, parfaitement servie par un orgue d’église accompagnant la voix du chanteur, le public est immédiatement immergé dans une autre chanson de Leonard Cohen écrite au début des années 1990 et qui continue d’acquérir de l’importance au fil des ans : Democracy Is Coming to the USA. La séduction, façon Cohen, c’est-à-dire avec ironie, légèreté et sobriété, suit avec I’m Your Man, chanson devenue culte avec le temps. Puis, c’est avec un silence quasi religieux que l’homme dénude son âme devant son public en récitant A Thousands Kisses Deep, l’un des poèmes de son dernier recueil. L’introspection est à son comble, la générosité aussi. Cohen se livre entièrement à son public. Rivés à ses lèvres, beaucoup ne peuvent d’ailleurs pas empêcher leurs larmes de couler devant tant d’humilité. C’est le poète qui conquiert son public en s’abandonnant totalement devant lui.
La suite est mémorable. Cohen interprète un hommage à Garcia Lorca, Take This Waltz, puis revient sous une tonne d’applaudissements, en bondissant presque sur scène, pour chanter quelques-unes de ses premières chansons, comme Sisters of Mercy et So Long, Marianne, et certaines un peu plus récentes, telle l’époustouflante et très difficile Closing Time. Devant un public littéralement survolté par autant de générosité et par la joie de découvrir une voix toujours aussi profonde, rauque et chaude, et un esprit plus que jamais percutant, Cohen ne manque pas de se lancer dans une interprétation endiablée d’une chanson devenue aussi très politique au fil des ans, un hymne contre le fascisme : First We Take Manhattan.
Au terme de trois heures de concert, de trois rappels du public et d’une dizaine de standing ovations, il donne enfin une longue interprétation de I Tried To Leave You, qui lui permet de présenter une dernière fois ses musiciens, avant de clore cette cérémonie a cappella par un « negro spiritual » avec l’ensemble de son groupe, notamment les trois excellentes chanteuses qui l’accompagnent : sa collaboratrice de longue date Sharon Robinson et les deux sœurs Webb.
Si la vieillesse ressemble à la nouvelle jeunesse de Leonard Cohen, c’est alors à grands pas sûrs, l’âme sereine et avec sagesse et humilité, qu’il faut souhaiter aller vers l’automne de la vie, car il s’agit là d’un jardin printanier pétillant de vie, d’éclat, de génie et d’espérance.



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