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Leonard Cohen : Tournée 2008
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Une nuit immaculée

par Sylvain Thuret

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« Je dois me souvenir »
Tonight will be fine

Je dédicace ce compte rendu à la blonde, rang 33 place 13, qui a mangé des chips
en continu pendant The Future, Dance me to the end of love et Aint no cure.


Après avoir raté Lyon et Nice en juillet, j’étais présent hier soir à l’Olympia pour la première des trois nuits parisiennes de Leonard Cohen. Ce soir les lettres rouges du 28 Boulevard des Capucines sont des lettres de noblesse, les mêmes que celle de Piaf, Brown et Buckley. Dans le hall je rigole devant l’affiche de Christophe Maé. Mais qu’importe puisque ce soir le veau dort avec ses lettres de cachet. Ce soir je suis venu voir un Dieu de l’Olympia. 

Histoires de la rue
Sous la pluie c’est madeleine sur Madeleine, la Roue des amoureux tourne étincelante dans la nuit de novembre et nombreux sont venus rejoindre la Concorde. Ce soir la vraie richesse à tire lyre porte une étoffe plus grande que les noms de Dior et Chanel réunis : Leonard Cohen s’affiche écarlate, les feux rouges passent au vert, c’est trafic sur trafic et tout Paris cherche sa place. Deux jeunes bourgeoises hallucinent aux Capucines, sans s’arrêter outre mesure : « il est encore vivant ? ». Dans quelques instants oui, il va battre la mesure. Le boulevard est ouvert : au bout d’une heure transie à humecter cette nuit là, j’entre dans la salle. 

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Forme Olympienne
Le public fait salle comble, une majorité de seniors. Cette génération de « vieux ados » - comme je l’ai entendu sur France Inter – s’est habillée pour la trop rare occasion, de manière parfois étriquée mais sans grand chichi, comme pour répondre à la classe du commandeur. Et répondre aussi à soi, a ce rendez vous sans cesse remis à plus tard et à toutes ces années de fidélité. Dans les travées, j’aperçois Albert Labbouz, membre actif du site www.leonardcohensite.com, Serge Kaganski qui a signé une interview fleuve de Cohen pour les Inrocks en 91 (merci Ariane !) et Djian, qui a intégré Famous Blue Raincoat dans l’un de ses romans (source : http://www.leonardcohensite.com/djian.htm). Ces gens là ont nourri mon propre travail en 2002, lorsque j’étais un humble « scholar » dévolu à décrypter les saintes écritures.

L’homme est à l’heure, son groupe entre gentiment sous les applaudissements puis tout d’un coup, tel un boulet de canon le voilà qui franchit de trois aériens petits bonds le pas de la scène. Je mets plusieurs secondes à réaliser qu’il s’agit bien de notre Leonard, 74 ans frappés. En guise de bonsoir, The Future entamé direct. « Anal sex » devient « careless sex » : toute la soirée ses chansons connaissent de nouvelles entournures. Un mot qui change par ici, des couplets inouïs par là. On sait que beaucoup d’entre elles sont toujours en mouvement, jamais figées dans le marbre, guidées par l’insatisfaction chronique. C’est néanmoins un choc. Et pendant près de trois heures, il va se recroqueviller pour mieux faire éclater la joie et la peine, trépigner tel un enfant, danser le funky chicken, sortir de scène tel un satyre sautillant, implorer la Beauté, faire la cour a genou au public, draguer les choristes, raconter des vannes abracadabrantes, repartir avec la banque et notre cœur en sus. Il n’est plus seulement de retour aux affaires. Il règne sans partage sur Boogie street.   

Et si le bonheur est complet, c’est bien parce que cette forme dantesque et ces cadeaux faits au public s’accompagnent d’une exécution parfaite, à la limite de l’exercice lors de la première demie heure. Un travail remarquable a été effectué sur les arrangements : 68 et 2008 sonnent désormais dans la même direction et, encore plus incroyable, tout cela semble neuf. Toutes les chansons portent ainsi une couleur nouvelle, cristalline et soyeuse. Les chansons récentes pour lesquelles j’étais parfois réticent prennent tout leur sens, Boogie street et In My Secret Life font merveille. Le jeu de scène est à l’avenant, à la fois sobre et classieux, des costumes au tapis de couleurs chaudes projeté en fonds. Le mauve et l’anthracite dominent, couleurs de la spiritualité et de la gravité. Mais toute cette classe porte le châle de la tendresse. C’est une classe sur le point de présenter ses excuses.

The track of time
Trois heures passent et dans ma tête c’est une seule et même chanson de 5 minutes. Totalement absorbé par ce qui se passe, le sable coule trop vite entre mes mains. Difficile de retenir ma old life comme le dit le programme, 15 ans de culte, de souvenirs et d’amitié qui se déroule de manière inespérée sous mes yeux. Cohen a toujours été une affaire personnelle. Je chante les paroles avec lui parce qu’il est une veine au creux de mon cœur depuis mon adolescence. Et puis je réalise que tout se passe en vrai, que ce n’est plus seulement la chambre. Mon souffle se coupe, le bout de mes doigts aux lèvres. Les larmes coulent régulièrement, au fur et à mesure que s’égrène le temps multiple, l’histoire dans l’histoire dans l’histoire. Le temps de ces chansons promises à l’éternité, le temps de leur vérité, le temps de ma vie et de tous ceux qui y ont habités, qui l’habitent encore et qui l’habiteront et à qui je pourrais dire tout cela. Mon histoire intime convoquée par son biais à l’Histoire des villes et du monde qui me dépasse et qui m’ouvre telle une huitre, Hiroshima mon amour, Auschwitz mon loulou.

Mon meilleur ami m’attend après le concert et je comprends tout. Je suis à l’Olympia, mais je suis ailleurs. A la basilique Saint Denis j’ai 14 ans j’emprunte The Spicy Box of Earth à la bibliothèque municipale sur les conseils de ma soeur, Delphine que je quitte pour un stupide train de banlieue, le vieil oncle Raymond assis sur un tabouret fermant les yeux devant le Partisan, Bernard qui sourit comme un gosse devant l’Olympia. Monsieur Molinié. Ma première nuit avec Julie. Les leçons de ma grand-mère Irène. Ma grand-mère Angèle. Mon neveu qui vient de naitre et à qui je pourrais tout dire lorsqu’il voudra bien l’entendre. J’ai 16 ans et je suis accro à Jeanne D’Arc, en boucle sur mon vieux Sony lors d’une ballade en forêt, alors qu’autour de moi les fleurs s’épanouissent dans la joie et l’insouciance et qu’insouciant je ne le suis pas. Bono, que je déteste dans son rôle de VRP des stars, a pourtant raison quand il dit qu’il nous a à tous les âges.

« Tout cela ne va pas durer » écrivait Cohen dans The Favorite Game. Et c’est pour cela que je suis ici ce soir, bien conscient que c’est probablement la dernière chance pour moi de le voir en chair et en os et d’être en accord avec tout ça. Et c’est pour cela qu’il m’est difficile de me laisser aller au simple plaisir de l’instant. C’est Suzanne qui m’a fait tomber dans l’enfer de la chanson et du rock n roll. Piaf, Cash, Springsteen, Brel, Young, Antony, Papiers d’Arménie… tout vient de ces 3 minutes et 47 secondes. Et Suzanne est bien là, ça fait partie du contrat. Mais le miracle que nous désirions tous est venu d’ailleurs ce soir là.

J’ai la France entière
Le professionnalisme sidérant des premiers morceaux laisse place à des premiers frissons, Dans Sa Vie Secrète. Je ressens là une implication particulière de sa part qui brise un peu la glace, prémices de ce qui va se passer cette nuit encore et encore, entre lui, son public abasourdi et l’histoire de la chanson moderne. Le premier instantané absolu de la soirée est cette levée de sièges, d’un seul homme, accueillant les dernières notes du Partisan, chanson traditionnelle, signature de la lutte et de la fraternité, valeur présente sur le fronton de toutes les mairies de France et de Navarre. Arrangé en full band avec un oud en roue libre, chanté aux ¾ en français, le talent laisse enfin la place à l’émotion partagée. C’est cette « France entière » la responsable, célébrée comme résistante, chantée comme terre d’accueil. Tout cela est très Cohenien au fond : l’Histoire avec un grand H se confond live avec l’histoire d’amour entre lui et notre pays, qui a tant fait pour adapter et faire connaître sa musique, de Graeme Allwright au récent Bleu Pétrole en passant par Françoise Hardy. C’est un pont qu’il nous jette à nous français et nous nous levons pour marquer notre présence unifiée. A tout rompre, la salle applaudit plus de 40 ans passés, sans trahison aucune, au service du verbe et du public, son éveil à la sensualité et au partage. Elan irrépressible, l’ovation dure 5 minutes. Il reste encore deux heures de spectacle.

Caught in the spider webb
D’autres moments magiques parsèment le concert comme la place qu’occupent les deux jeunes choristes, les Webb Sisters, accompagnant la collaboratrice de longue date Sharon Robinson, assurant un parfait contrepoint romantique et féminin à la male gravité du chanteur errant. Après avoir épaté la galerie avec une galipette arrière parfaitement synchro, Cohen leur confie avec bienveillance les rênes de l’un de ses plus grandes chansons, If it be your will. Attelées à la prière d’existence, parfaites dans leur rôle de sœurs de la miséricorde, on avait l’impression d’entendre des anges. L’une tenait une harpe, l’autre une simple guitare. Et il était difficile de juger d’où venait le son le plus pur, de leurs instruments ou de leur voix. Un autre moment de grâce et d’humour avec ses choristes fut lorsqu’il leur intima de tenir la ligne mélodique une fois la chanson terminée, en leur répétant « just a little longer, just a little longer…. A little longer ». Pendant 5 minutes. « Oui là un peu plus doux. C’est parfait. Que cela dure jusqu'à mon sommeil. Que vous chantiez malgré la crise. Malgré la crise financière ». Evoquer la crise vu le prix des places, sujet rebattu ici et là et que moi-même je ne peux m’empêcher d’aborder, c’est super gonflé ! Et drôle aussi. Enfin comment lui reprocher a 74 ans d’offrir un tel spectacle 3 heures durant, de montrer un tel respect pour le public et l’équipe qui l’accompagne, dans une salle qui est la sienne, sans doute pour la dernière tournée de toute sa carrière.

D’une façon générale, l’attitude de Cohen, à la différence d’un Dylan quelque peu tyrannique avec ses mercenaires, est de jeter des fleurs à ses musiciens, quitte à s’effacer le temps d’une partie solo ou d’une chanson, le chapeau sur le cœur et murmurant ses propres paroles hors micro, comme un père qui accompagnerait ses enfants a l’école. Par trois fois (quatre ?) il les présentera un par un, en leur laissant à chaque fois l’occasion de s’exprimer et de recevoir les applaudissements de la foule. A la fin du concert, dans une énumération respectueuse et rigolote, il ira jusqu'à remercier le dernier des machinos.

Nous avons également eu droit à la version originale du poème A Thousand Kisses Deep, telle qu’on pouvait l’entendre in the works dans le documentaire Printemps 96 d’Armelle Brusq, lorsqu’il était encore perché dans sa montagne. L’hystérie refait surface sur Im your man, qui est l’occasion d’une nouvelle ovation debout. J’en profite pour crier « c’est toi le mec », heureusement noyé dans la clameur générale. Et à plusieurs reprises, j’entends d’autres personnes dire exactement la même chose « c’est un type génial » me dit Bernard que je rencontre devant l’Olympia; « quel mec ! » lance une femme au moment des au revoir. Democracy est joué ad hoc post élections américaines, avec des applaudissements lors des deux premiers refrains. Tout le reste est une suite de perles sans faille, Who by fire, Tower of song, Chelsea Hotel… Dans l’ensemble je savais que j’allais assister a un concert best of, mais quand même, cet enchainement parfait de chansons parfaites, de cette façon là, je ne mesurais pas du tout l’impact émotionnel que cela allait apporter. Cela dépasse tout ce que j’ai pu dire à tout mon entourage proche pendant 15 ans. Au vu de la réaction du public, sa postérité va être monstrueuse.
Il faut le voir pour le croire. Déjà disponible en version du peuple sur Youmotion et Dailytube (ah cette joyeuse interdiction de ne pas prendre de photos, qu’elle est drôle), j’ai cependant hâte d’écouter les enregistrements officiels annoncés. Deux caméras professionnelles flanquaient la scène, enregistrant cette étrange alternance d’écoute religieuse et d’applaudissements effrénés. On pouvait entendre la salle entière marmonner toutes les paroles, pas seulement les refrains. Cette ferveur s’est exprimée pleinement à l’occasion de So Long Marianne. Tout le monde chantait, le chœur unifié.

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Il y a longtemps que je t’aime
Et quand au bout d’une dernière heure toute en fausses sorties et vrais rappels il entame « J’ai essayé de te quitter », le rire se partage aux larmes. Il enchaine ensuite sur un jovial Closing time, qui est une façon très drôle de dire « bon maintenant on ferme ». Puis avec ses musiciens ils nous chantent à capella « tes gens seront les miens », réaffirmant certaines valeurs indéfectibles capables de nous unir quels que soient les obstacles. Et après avoir effectivement remercié les roadies de la tournée il  nous prend à parti. La tournée se nommant Unified heart tour et syndicat se traduisant par Union en anglais, voici comment il se met à plaisanter pour nous résoudre à partir, le chapeau sur le cœur : « eh bien vous savez, nous sommes un groupe syndiqué, et c’est un endroit syndiqué donc… ». Et c’est là qu’il se rapproche encore un peu de nous pour nous souhaiter naïvement le meilleur dans nos vies et nos solitudes, il nous remercie d’avoir fait vivre ces chansons pendant 40 ans et tel un gosse romantique, nous décoche, en français, sa flamme,  « Il y a longtemps que je t’aime, jamais je ne t’oublierais ». La salle le coupe dès je t’aime, s’embrase à nouveau, j’ai les larmes aux yeux, c’est le moment de dire au revoir de la main.

Sylvain Thuret

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