Critiques - Tower Of Song
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Critiques

I'm your Fan
Tower Of Song
Field Commander Cohen
Chère Bruyère... Cher Leonard...

Tower Of Song - Tribute To Leonard Cohen

par Christof Graf

Ou comment Bono de U2, Sting, Peter Gabriel et Kurt Cobain de Nirvana ont quelque rapport avec la poésie rock de Cohen...

En 1991 déjà, la scène du rock alternatif, avec entre autres REM, Nick Cave, James et bien d'autres, lui rendait hommage en interprétant leurs chansons préférées sur la compilation "I'm Your Fan". Maintenant, la branche Mainstream groupée autour de Peter Gabriel, Sting, Bono et Billy Joel s'attaque à l'oeuvre compléte de Cohen et sort un nouvel "album tribute" intitulé "Tower Of Song".

Pendant des décennies, la presse l'a qualifié de "chroniqueur d'ambiance" de "romantique sombre" et de "livreur" de bandes-son de films pour candidats an suicide. Sa maison de disque même faisait sa promotion autour du slogan: Avez-vous déjà eu le sentiment de vouloir en finir avec la vie? Ce fut avant tout le public (qui se compte par millions) qui aujourd'hui encore remplit les salles des concerts de Cohen, qui reconnut son talent de pouvoir exprimer dans une chanson on un album les expressions les plus diverses de I'âme et de la pensée humaines. Ses concerts ressemblaient à des cérémonies et ses poèmes oscillaient entre prédictions apocalyptiques et abstractions surréalistes hors du commun. Un des autres thémes majeurs de ses chansons a toujours été l'amour: aujourd'hui l'image de la femme de cet ami du matriarcat s'est relativisée: "C'est parce que nous les hommes ne trouvons notre véritable accomplissement que dans les femmes, que je vous écris des chansons d'amour - ça vaut le coup d'essayer, ne serait-ce que pour faire naître un sourire sur le visage d'une femme." A la fin des années 60, le libre penseur extrémiste était le tomheur de ces dames, le sympathisant des activistes pendant la crise de Cuba et enfin gavé d'expériences avec la drogue. "Mes expériences avec la drogue avaient, il est vrai, leurs bons cotés, mais sur le plan physique, ça a été très destructeur. Je ne veux encourager personne à prendre des drogues. Il m'a fallu entre 12 et 15 ans pour récupérer." Même aujourd'hui encore on reproche au "poète triste" sa mélancolie, son pessimisme et son manque d'humour. Mais je crois que Leonard Cohen est mal compris" dit Andrew Eldritch, chanteur et leader de l'ancien groupe de rock-gruft qui a pris pour nom le titre de la chanson de Cohen "The Sisters of Mercy" en 1981, pour le défendre.

Eldritch, que Cohen évoquait sur son album de 1988 "I'm Your Man", est ainsi en bonne voic pour "Tower Of Song". "Les optimistes sont en fait des pessimistes sans expérience", réplique Cohen quand on aborde sa perception du monde en apparence négative et qui s'exprime dans ses chansons sous forme de destruction, névroses et rêves surréalistes, le tout assaisonné d'amour, de sexe et de religion.

Cohen a tendu l'arc entre le passé et le présent en faisant un détour par "le futur", titre qu'il a également donné, à son dernier album enregistré en studio. Il s'en est vendu plus d'un milion d'exemplaires dans le monde entier. Après sa tournée mondiale de 1993 et le document live paru l'année suivante, l'écrivain, devenu poète rock, se retira à nouveau auprès de son maître zen Roshi. âgé à l'époque de 88 ans. Ce n'est que pour une tournée de promotion à Toronto qu'il quitta le centre zen de Roshi, situé à Mount Baldy, à une heure de voiture de L.A., où il vivait depuis la fin de sa tournée de 1993. La raison de son départ était la sortie de l'album "Tower of Song - The Songs Of Leonard Cohen". qui devait sortir initialement en septembre 1994. Ce retard était dû à Bono de U2 qui voulait encore une fois retravailler son interprétation de "Hallelujah". Ou bien peut-être ne voulait-on pas que l'album Tribute sorte en même temps que le live de Cohen. Leonard Cohen dans les années 90, c'est dès lors l'illustration du slogan "Retour dans le futur". Lors de ces deux dernières années, 13 pop stars, pour la plupart célèbres, décidèrent de participer à l'album "Tower Of Song".

Si lors de "I'm your Fan" le but était de transmettre le culte de Leonard Cohen à une nouvelle génération plus jeune, la popularisation de l'oeuvre de Cohen, sons la forme d'un aperçu de son oeuvre, semblait être l'objectif de "Tower Of Song".

C'est pourquoi il ne faut pas s'étonner si les interprétations, en particulier de Peter Gabriel, Sting, Elton John et Bono sont arrangées de telle manière qu'elles pourraient très bien passer comme des extraits de leurs prochains albums respectifs. Le reste révèle Cohen dans tous les styles possibles et imaginables, du rock à la country en passant par la pop jusqu'au folk. Imaginé d'abord par le producteur, David Anderle, puis entrepris par la manager de Cohen, Kelly Lynch, 18 artistes étaient prévus au départ pour conférer aux chansons de Cohen une tonalité Mainstream. selon les paroles de K.Lynch. En accord avec Anderle, Cohen a choisi les artistes et les a contactés. Maintenant, ce serait trop simplifier que de parler d'une intention commune. Il est bien évident que l'on voulait rendre hommage "au Dieu de la musique canadien" (The Globe And Mail, Toronto) mais aussi atteindre un public plus large avec différents artistes. Une autre motivation très importante était aussi de présenter les artistes qui se sentent soit proches de Cohen soit Cohen lui-même aurait été d'accord "avec un CD triple comportant des chansons de Ray Charles, de Charles Aznavour on encore Phil Collins, malheureusement, ces derniers étaient trop occupés pour avoir terminé à temps". Phil Collins a même refusé et a renvoyé, le fax de Cohen avec l'annotation suivante "...Est-ce que Beethoven honorerait une invitation à jouer du Mozart?" Malgré tout, même Cohen est "stupéfait du résultat. Je suis toujours enthousiaste de voir ce qu'on peut faire de mes chansons. Naturellement, le plus intéressant est toujours d'écouter l'original, chanté par l'auteur. Cependant, je ne me suis jamais considéré comme un chanteur particulièrement béni par le grâce. J'ai sans aucun doute une façon bien particulière, d'interpréter mes chansons, seulement je ne la considère pas comme la seule et unique." "Tous avaient peur de ne pas pouvoir s'en sortir honorablement avec les chansons de Cohen" apprend-on de Anderle. Billy Joel, par exemple, ne voulait pas changer un seul mot des paroles de "Light As The Breeze", tant il était impressionné par la poésie et le lyrisme du texte. Et Suzanne Vega a refusé d'interprèter "Suzanne". Elle ne pouvait pas interpréter une chanson d'amour qui ne lui soit pas destinée. A Cohen, il ne reste plus qu'à déclarer qu'il considère cette "danse" autour de "Tower Of Song" comme "une fête en l'honneur de l'amour et de l'harmonie". Et bien que l'album ne sorte pas chez sa propre maison de disques, Sony, il le soutient de son mieux. Cohen se laissera volontiers distraire de ses études zen et de ses travaux sur de nouveaux projets à Mount Baldy à l'occasion de la sortie de "Tower Of Song", parti en août pour la promotion au Canada et racontant là-bas ce qu'il pensait de la troisième partie de la "Coverlogie". A propos du "Everybody Knows" de Don Henleys, on apprend de "El Cohen" qu'il aime le principe que l'on utilise ses chansons pour des musiques de films ("Pump Up The Volume"). "J'aime regarder jusqu'où le pouvoir de suggestion d'une chanson nous emmène." Ce qui fait la mystique de la chanson chez Yearwood/Gore, comme Cohen décrit leur interprétation, c'est la transformation à laquelle a procédé Sting avec le groupe The Chieftains quand il fait de "Sisters Of Mercy" un chant populaire celte. "L'Allelujah" de Bono est vraiment une interprétation aussi inattendue que réussie. Bono reste très proche de l'original. Je pense qu'il le lit avec tellement d'attention que c'est véritablement un "cold and broken Hallelujah". "C'est la seule chanson impressionniste que j'ai jamais écrite", dit Cohen du "Famous Blue Raincoat" interprété par Tori Amos. "J'ai essayé de lui expliquer comment je l'avais interprété, pour la première fois avec Jennifer Warners. J'ai changé le genre et quelques mots. Mais elle appartient toujours aux chansons dont la signification change de temps à autre." L'initiateur du blues juif dit de l'interprétation de "Ain't No Cure For Love" par Aaron Nevilles, qu'elle sonne comme chaque chanson country parfaite devrait sonner. Elle est tout simplement complète, il ne manque rien. Ma version à moi est au contraire un peu plus intérieure. Elton John retire toute ironie de "I'M Your Man" et en fait une version étrangement ressemblante à son chartbreaker "Rocket Man".

"J'ai déjà entendu beaucoup trop de versions de "Suzanne" dit Cohen à propos de l'interprétation de Peter Gabriel, "il y a même eu des versions disco, mais celle-ci est tout simplement bonne." On apprend aussi de lui que "Light As The Breeze", interprétée par Billy Joel, reste la chanson de l'album qu'il écoute toujours quand il est au volant de sa voiture. Billy Joel, qui était déjà assis au piano en 1974 auprès de Cohen lors de la légendaire "Earl Scruggs Session", ne pouvait pas recevoir de plus beau compliment. Sur l'alternative de "Story Of Isaac" proposée par Suzanne Vega, Cohen possède toujours les livres de notes où il a écrit la première version. "J'ai terminée la chanson dans l'hôtel du Boulevard Franklin, où avait déjà vécu Janis Joplin." Enfin Martin Gore termine la série dans la tour mystique des compositeurs par une double version de "Coming Back To You". Avec des textes couvrant presque trois décennies, "Tower Of Song" rend ainsi hommage à l'oeuvre d'un artiste qui pendant longtemps n'a pas été pris au sérieux, du moins chez les critiques, dont on s'est moqué ou que l'on a attaqué. Dans les années 70, sous le signe d'une époque trop psychédélique, auteur post-moderne aux visions apocalyptiques, trop en avance sur ses contemporains, il a aujourd'hui la même importance qu'un Van Morrison ou qu'on Boh Dylan. Dès la fin des années 60 des artistes comme Joan Baez, Joe Cocker ou Nina Simone interprétèrent ses chansons, sans que ce flot de reprises ne s'arrête depuis lors. Plus de 200 interprètes se sont essayés à ses chansons. Dans les années 90, des musiciens de la nouvelle génération, comme Was Not Was, Dave Stewart ou encore Elton John se sont efforcés de travailler avec lui. Leonard Cohen a écrit bien plus qu'un chapitre, que son chapitre dans l'histoire de la musique pop. La figure emblématique du rock grunge, Kurt Cobain a voulu exprimer toute l'importance du rôle de Cohen pour la prochaine génération sur l'album "In Utero", dans la chanson "Pennyroyal Tea": "Give me Leonard Cohen afterworld/So I can sigh eternally".

(dans FACTS no 01/97 et TELECRAN 03/97)

 

Texte de CHRISTOF GRAF, un article du livre: Leonard Cohen - Un Hommage - Editions Phi, Luxembourg, 1997.
Reprinted with permission

Les titres :

01 Don Henley : Everybody knows
02 Trisha Yearwood : Coming back to you
03 Sting and The Chieftains : Sisters of mercy
04 Bono : Hallelujah
05 Tori Amos : Famous blue raincoat
06 Aaron Neville : Ain’t no cure for love
07 Elton John : I’m your man
08 Willie Nelson : Bird on the wire
09 Peter Gabriel : Suzanne
10 Billy Joel : Light as the breeze
11 Jann Arden : If it be your will
12 Suzanne Vega : Story of Isaac
13 Martin Gore : Coming back to you

     

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